Évelyne Emery a été la première femme à diriger un service de neurochirurgie en France. Clinicienne expérimentée, elle exerce au CHU de Caen Normandie. Elle est spécialiste de neuro-oncologie et de chirurgie éveillée, entre autres.
Pierre Bourdillon est neurochirurgien à l’hôpital Fondation Rothschild à Paris. Il dirige l’équipe de recherche Titan à l’université Paris Cité, qui s’intéresse au décodage neural.
Sophy Caulier : Où se situe l’intelligence dans le cerveau ?
Évelyne Emery : L’intelligence ne réside pas dans une région particulière du cerveau. Il s’agit plutôt d’un fonctionnement dynamique, qui fait interagir plusieurs zones, celle où on capte les informations, celle où on les enregistre, etc. Grâce à la neuro-anatomie, la neurophysiologie et l’imagerie moderne morphologique et fonctionnelle, on sait où se situent certaines fonctions comme la commande du langage, la motricité, les zones réceptives de l’audition… Les neurones qui composent la « matière grise » sont interconnectés par des fibres blanches, les axones, qui transportent l’information d’une zone à une autre. C’est ce que l’on appelle la « connectivité synaptique ». On peut la comparer à un câblage, un réseau électrique extrêmement sophistiqué et hyper rapide. Plus ce câblage est riche, plus la production cognitive ou intellectuelle peut être riche. J’ajoute que le cerveau utilise une partie infime du potentiel de connexion synaptique.
Pierre Bourdillon : Pour ma part, je dirais que l’intelligence est la capacité à produire des représentations mentales qui reposent sur la compréhension de perceptions pouvant être endogènes ou exogènes. Chez l’humain, elle a un caractère récursif et fait appel à d’autres fonctions cognitives comme la vision, la mémoire, le mouvement, etc. C’est une fonction parmi d’autres, qui a son rôle dans l’évolution, mais qui n’est pas forcément supérieure à d’autres fonctions.
À l’opposé de rares fonctions reposant sur des aires primaires très localisées dans le cerveau, telles que l’aire motrice ou l’aire visuelle primaire, l’intelligence est une fonction qui n’a pas de localisation propre. Elle fait appel à de nombreux réseaux distribués à travers le cerveau. Il s’agit plus d’un mode de traitement et de partage d’information permettant des opérations abstraites et récursives.
S. C. : Que voyez-vous quand vous opérez ?
É. E. : On ne voit pas où est l’intelligence ! Pour faire très attention à ne pas abîmer les réseaux, à ne rien modifier, on utilise la neuronavigation par l’image, l’équivalent d’un GPS au bloc opératoire, et surtout la neurophysiologie par la stimulation électrique cérébrale peropératoire pour guider le scalpel. Grâce à cela, nous savons exactement ce que nous pouvons toucher ou non.
S. C. : A vec un « capital » d’environ 100 milliards de neurones à la naissance, sommes-nous tous égaux en termes de développement cognitif ?
É. E. : Sur le plan de l’anatomie cérébrale fonctionnelle, nous le sommes plus ou moins, sauf dans le cas de pathologies néonatales ou dans la toute petite enfance. C’est essentiellement la stimulation du cerveau qui fait la différence, et donc l’éducation, l’environnement… Notre intelligence se développe lorsque nous apprenons. Il faut mémoriser, distordre, réapprendre tout au long de la vie. L’apprentissage stimule les réseaux synaptiques dans notre cerveau et met en interaction les différentes zones. D’ailleurs, j’avoue que je suis effarée de voir la pauvreté des apprentissages chez les enfants qu’on laisse devant des écrans. De simples connexions s’installent entre l’œil, le cortex visuel, la motricité du pouce et la structure de la récompense qui sécrète la dopamine, mais cela ne développe pas les autres fonctions comme la réflexion, l’apprentissage autre que visuel, les zones du langage, etc. Notre cerveau est fragile, nous devons en prendre soin en le stimulant. C’est une question de santé publique.
P. B. : Si le nombre de neurones à la naissance semble varier faiblement entre les individus, ce qui est unique en chacun est l’ensemble des connexions de ces neurones entre eux. Mais il est faux de croire que plus nous en aurions, plus nous serions intelligents. Au contraire, lorsque nous en perdons, ce qui arrive au fil du temps, nous nous en servons mieux, car le réseau s’optimise, devient plus sélectif.
S. C. : Quelles sont les prochaines étapes de notre compréhension du cerveau ?
P. B. : Depuis la première cartographie des zones et des fonctions du cerveau établie par Wilder Penfield au milieu du XXe siècle, les technologies ont progressé. Il est possible d’enregistrer l’activité cérébrale de groupes de neurones à l’échelle du cerveau entier ou dans des régions limitées, et même de l’ensemble des neurones au sein de couches du cortex cérébral. On peut ainsi étudier comment l’information est codée au niveau du cerveau. La puissance de calcul des ordinateurs et l’intelligence artificielle (IA) disponibles rendent possible le décodage de l’activité cérébrale. À terme, ce « code neural » pourrait analyser le signal émis par le cerveau d’un individu atteint, par exemple, d’un locked-in syndrome, et traduire ce signal en mots, en phrases… Celaa déjà été fait dans des cas très isolés, mais au prix d’années de travail d’une équipe de recherche entière. Cela ouvrira un nouveau chapitre de l’histoire de la médecine.
