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Michel CYMES

Propos recueillis par ÉTIENNE THIERRY-AYMÉ

Photos Stephane GRANGIER

Médecin préféré des Français, visage familier et emblématique du paysage médiatique, Michel Cymes n’a de cesse, depuis des années, de vulgariser science, médecine et santé afin de les rendre accessibles au plus grand nombre.

Entre deux consultations et un plateau de tournage, « Docteur Good » porte un regard aiguisé sur les bouleversements actuels qui redessinent l’univers de la santé. Sans oublier de rappeler les bienfaits de l’activité physique, ce médicament universel. Il nous livre ici sa vision d’une médecine en pleine mutation, où la technologie ne remplace pas l’humain mais l’aide à poser le bon diagnostic au bon moment. IA, prévention, personnalisation…  entre espoirs et dilemmes éthiques, un entretien riche et inspirant.

Étienne Thierry-Aymé : Vous portez depuis des années un regard privilégié sur la santé… Pour vous, quelles sont les grandes évolutions à venir…

Michel Cymes : Il y a forcément l’arrivée de l’intelligence artificielle (IA), qui va notamment nous aider à réduire les délais entre les intuitions des chercheurs, et leur mise en application… Mais, la vraie révolution, selon moi, c’est l’épigénétique. C’est sans doute moins spectaculaire. Mais, c’est ce qui va progressivement permettre de comprendre un certain nombre de maladies, et les changements nécessaires à réaliser dans notre hygiène de vie, nos habitudes, pour augmenter notre espérance de vie en bonne santé. C’est également un argument massue pour motiver les Français à prendre soin d’eux, et probablement favoriser l’émergence de thérapies qui vont permettre de mettre nos mauvais gènes sur «off», les bons sur «on».

É. T.-A. : Et, où en sommes-nous aujourd’hui ?

M. C. : Nous en sommes encore à essayer de comprendre quelles sont les prédispositions et les interactions des gènes avec nos changements d’habitudes. Pour simplifier, si un gène est impliqué dans les effets bénéfiques de l’activité physique sur la santé, on sait que pratiquer du sport le met sur « on », et nous protège contre les maladies cardiovasculaires, contre l’hypertension, le diabète, la dépression, etc. Alors que si vous êtes sédentaire ou inactif, ce gène va rester sur « off », et donc ne vous protégera pas.

Et, puis ça a été découvert, il y a quelques années déjà, et c’est aussi un excellent levier pour motiver les gens : on a montré que l’épigénétique se transmettait aux enfants. Si vous pratiquez une activité physique et que vous avez donc mis ce gène bénéfique sur « on », et que vous avez des enfants, vous leur transmettez ce gène sur « on ». C’est-à-dire que vous ferez bénéficier vos enfants, via vos gènes, de votre hygiène de vie. Et ça, c’est fondamental pour motiver les gens…

É. T.-A. : Et cela vient s’ajouter à l’éducation que l’on donne à ses enfants ?

M. C. : Oui. Cela va bien au-delà de l’exemplarité, en effet. Vous montrez la voie par l’éducation, mais transmettez aussi le gène sur « on » à vos enfants. Ce qui augmente, de fait, leur espérance de vie. L’activité physique n’est qu’un exemple pour schématiser et ne pas m’attirer les critiques des généticiens. Mais, pour illustrer plus largement, imaginez que vous ayez un gène prédisposant au cancer du poumon… Si vous fumez, ce gène bascule sur « on », et augmente le risque de cancer. À l’inverse, si vous ne fumez pas, il reste sur « off », et vous aurez moins de risques de le développer. Tout en sachant, évidemment, qu’on peut développer un cancer sans avoir jamais fumé…

É. T.-A. : Une évolution qui s’inscrit dans un autre grand mouvement, celui de la personnalisation de la médecine ?

M. C. : Oui, c’est aussi l’avenir. Et dans cette perspective, l’IA va nous permettre d’accélérer les choses. Mais, la personnalisation existe déjà en particulier dans le traitement des tumeurs. Il y a quelques années encore, lorsque vous aviez un cancer, seul un protocole identique pour tous les patients s’appliquait chirurgie, chimiothérapie, radiothérapie… Depuis quelques années maintenant, on s’attache à personnaliser le traitement en fonction de la « carte d’identité génétique » de votre tumeur. Pour cela, on en prélève un échantillon pour repérer les gènes impliqués. Et en fonction, on sait alors quel traitement sera le plus efficace.

É. T.-A. : Personnalisation, et aussi meilleur ciblage ?

M. C. : Oui, notamment en matière de toxicité. Les effets secondaires des traitements sont souvent très importants.

« L’épigénétique va nous permettre
de comprendre les changements nécessaires pour augmenter notre espérance de vie. »

C’est pourquoi, on cherche aussi à mieux cibler la tumeur et la tumeur seulement, afin d’éviter de toucher les cellules saines qui l’environnent, grâce en particulier à des vecteurs permettant d’apporter les médicaments précisément là où il faut.

É. T.-A. : Avec probablement à venir aussi une personnalisation
du moment où donner ces traitements…

M. C. : Oui. Nous n’avons pas tous la même horloge biologique, et les traite- ments interagissent différemment selon le moment où ils sont administrés et ce que notre organisme secrète hormones, neurotransmetteurs, etc. Chez la femme, il est d’ailleurs établi que certains médicaments sont plus efficaces à certaines phases du cycle…

É. T.-A. : Au-delà du traitement, quid du diagnostic ?

M. C. : En matière de diagnostic aussi, on va réussir à mieux personnaliser, mieux adapter, notamment le dépistage en fonction du profil et de l’environnement du patient : ce qu’il a mangé, respiré, etc.

É. T.-A. : Et d’ailleurs, en France, on n’est pas très bons, en matière de dépistage…

M. C. : C’est une catastrophe ! Cancer colorectal, cancer du sein… L’une des raisons, je pense, pour lesquelles on a du mal à faire adhérer les Français aux campagnes de dépistage, c’est qu’il s’agit aujourd’hui de messages standardisés. Certaines femmes ne se sentent pas directement concernées : il n’y a jamais eu de cas de cancer du sein dans leur famille, ou parce que, en s’autoexaminant, elles ne trouvent rien.

En revanche, si demain, grâce à l’intelligence artificielle et à votre carte d’identité génétique, on identifie des gènes de prédisposition à certains types de maladies ou de cancers (col de l’utérus, côlon, etc.), et qu’on personnalise le dépistage en le ciblant, alors 80 % des personnes y adhéreront ! Parce qu’elles se diront : « Ça me concerne, moi ! Ce risque-là, c’est le mien. » Plus que le risque statistique d’une population tout entière dans laquelle elles ne se reconnaissent pas vraiment. Je pense que c’est là que se joue l’avenir du dépistage.

É. T.-A. : Cette individualisation sur le papier, c’est très enthousiasmant, mais, en pratique, ça peut faire peur un peu, non ?

M. C. : Évidemment, cela pose, au delà des questions médicales, de nombreuses interrogations éthiques. Avec toujours cette crainte que des assurances ou des mutuelles veuillent savoir quelle est votre carte d’identité génétique, connaître vos risques pour adapter votre police. Pis, carrément ne pas vous assurer. Mais, avec de bons garde-fous, cela doit pouvoir se régler, selon moi.

Toute avancée médicale, tout progrès scientifique, exposent de toute façon à des questions éthiques, et peuvent avoir des conséquences positives comme négatives. Tout dépend de la manière dont on s’en empare. Quand vous voyez aujourd’hui que la vaccination – qui ne peut être considérée autrement que comme une avancée médicale majeure – est de plus en plus remise en cause… Et, les suspicions qui entourent les nouveaux vaccins ! C’est complètement irrationnel d’un point de vue scientifique. Imaginez alors la levée de boucliers, si demain on vous déclare : « Il va falloir que vous réalisiez une carte d’identité génétique pour savoir quelle est votre prédisposition à telle ou telle maladie . » C’est malheureusement inhérent au progrès, et à l’époque que nous vivons, avec ses réseaux sociaux.

É. T.-A. : D’où la nécessité de continuer à informer, toujours
et encore, autour de ces sujets ?

M. C. : Informer, rassurer aussi, et motiver. Si je reprends l’exemple de l’activité physique, il y a une vingtaine d’années encore, quand je répétais au public : « Bougez-vous ! », c’était finalement très empirique. À l’époque, on savait que la performance du muscle cardiaque avait un impact déterminant sur la santé cardiovasculaire. On savait aussi que l’activité physique contribuait à « nettoyer » les artères des plaques d’athérome, et d’éviter qu’elles se fixent et entraînent des accidents. Moi, mon rôle, c’est de rappeler aux gens : « Vous voyez, je vous ai dit, pendant des années, que l’activité empêche de grossir, vous rend beau, évite les maladies… Eh bien, aujourd’hui, toutes les études le démontrent ! »

É. T.-A. : Et ça vaut aussi pour la santé mentale…

M. C. : Oui. Si je prends la santé mentale, toutes les études mettent en évidence que la dépression touche moins les personnes actives. S’engager alors dans une activité physique réduit considérablement la prise de médicaments, et accélère la guérison. Cela s’explique aussi bien par l’action des neurotransmetteurs que par le regain d’estime de soi et de fierté personnelle. Mon objectif est de sensibiliser le public : mon message est de rappeler que si on souffre de dépression, de problèmes vasculaires, de diabète, de surpoids, le meilleur remède c’est le sport. C’est le médicament universel !

É. T.-A. : Bio-impression de peau, création d’organes… Comment regardez vous aussi les progrès entourant la médecine régénérative ?

« Toutes les études mettent
en évidence que la dépression touche moins les personnes actives. »

M. C. : La médecine régénérative c’est quoi ? C’est d’inverser le vieillissement cellulaire alors que nos cellules sont programmées pour mourir. Le principe est de partir de nos cellules et de faire machine arrière, de les ramener au stade où elles étaient « bébés » pour ensuite les reconditionner et fabriquer du foie, de la rétine… Cette démarche a déjà fait ses preuves à partir de cellules de la peau. Évidemment que c’est aussi l’avenir, un avenir extraordinaire, au moins de ce point de vue là : au lieu de courir après les dons (foie, reins, etc.), alors que des gens meurent chaque année, faute d’organes disponibles, un jour peut-être, on prélèvera vos cellules quand vous êtes jeune, on les stockera, puis on les utilisera pour fabriquer l’organe qui est défaillant. Un futur qui va probablement être accéléré par l’intelligence artificielle.

« Une chose est sûre : je m’aperçois tous les jours qu’on ne peut jamais dire “jamais” en médecine. »

É. T.-A. : Avec demain la promesse de l’immortalité ?

M. C. : L’immortalité, ça paraît très utopique. Laurent Alexandre en parle beaucoup, oui. Mais, rappelons-nous qu’au XIXe siècle, l’espérance de vie était de 45 ans. J’en ai 69 ans. Vous avez combien, vous ? [52 ans]. Il y a un siècle et demi, nous n’aurions jamais eu le plaisir d’échanger… Alors, l’homme immortel ? L’immortalité ? Je n’en sais rien. Je ne peux pas vous dire, de quoi demain sera fait… Une chose est sûre : après trente cinq ans passés dans l’information en santé, je m’aperçois tous les jours qu’on ne peut jamais dire « jamais » en médecine. Il ne se passe pas cinq minutes sans que je continue à m’émerveiller…

É. T.-A. : Un exemple…

M. C. : Pendant des décennies, on a cherché à développer la thérapie génique pour sauver des enfants porteurs de gènes déficients responsables des maladies. Ce n’était vraiment pas le miracle annoncé. Et puis, on a inventé le CRISPR/ Cas9, le ciseau moléculaire qui permet d’aller chercher un gène et de le remplacer. C’est incroyable. Et vraiment inima- ginable, il y a encore trente ans…

É. T.-A. : Pour en revenir à l’IA, quel peut être son apport concret dans le parcours de soins des patients, selon vous ?

M. C. : Déserts médicaux, médecins pas accessibles, débordés… Nul ne peut l’ignorer : on a un vrai problème d’accessibilité à la médecine, en particulier aux spécialistes. Si l’IA peut nous aider à avoir un premier contact, et dégrossir les sujets pour que le médecin puisse ensuite aller à l’essentiel… Franchement, ça peut être utile et il ne faut pas hésiter. Même si ça peut couper un peu le côté humain dans un premier temps. Mais tant qu’on n’aura pas suffisamment de médecins, il va bien falloir trouver des solutions…

É. T.-A. : Mais, n’avez-vous pas peur justement alors qu’elle remplace l’humain ?

M. C. : Attention, l’IA ce n’est pas l’humain, il ne faut pas se tromper. L’IA ne doit pas devenir le médecin… C’est là, où il peut y avoir un danger. La technologie doit rester une aide, mais ça, je pense que les médecins l’ont bien compris.

É. T.-A. : IA et humain… À chacun son rôle par conséquent ?

M. C. : Oui, l’IA est complémentaire du savoir-faire du médecin. Et, on n’est pas une machine quand on est médecin. On peut devant des symptômes, être influencé par sa propre expérience, le nombre de cas et de maladies qu’on a pu rencontrer auparavant. C’est assez naturel, on va alors assez logiquement vers ce qu’on connaît le mieux, ce qu’on sait diagnostiquer le mieux. C’est ce qui fait parfois qu’il y a aussi des retards de diagnostic ou de l’errance médicale avant d’identifier la vraie maladie.

É. T.-A. : Avec à la clé des diagnostics plus rapides et plus précis ?

M. C. : Demain, l’IA peut nous aider, en effet, en nous alertant : « Est-ce que tu as pensé à ça? Parce qu’il y a très peu de cas, mais… » J’ai en tête l’exemple de l’endométriose. Il n’y a pas si longtemps encore, le délai de retard de diagnostic était de sept ans. On peut imaginer qu’à l’avenir un médecin ne passe plus à côté, en vérifiant grâce à un examen ou une échographie : l’IA, elle, aura repéré les cas où des symptômes banals pourraient masquer une endométriose… Y penser. Juste y penser. Quand on est médecin, la moitié du travail, c’est penser à un diagnostic. Le but de la médecine étant surtout de réduire les erreurs. Et l’IA va nous aider à les prévenir. C’est particulièrement vrai en radiologie, où le médecin peut passer à côté de cas apparemment bénins…

É. T.-A. : Avec, donc, pour grand objectif de ne plus jamais commettre aucune erreur ?

M. C. : Ah, non, ça n’existe pas, ça ! IA ou pas, le diagnostic ne sera jamais du 100 %. On ne sera jamais à l’abri de passer à côté de quelque chose.

É. T.-A. : Pour conclure, parlons un peu de votre actualité de cet automne. Et, elle s’annonce chargée, je crois …

M.C. : Oui, en effet. La chaîne «Mieux» a fêté, en septembre, son premier anniversaire, et devient, chaque jour un peu plus, la chaîne de référence pour l’information et la lutte contre la désinformation médicale ; le magazine Docteur Good, présent également sur les réseaux sociaux. Enfin, la pièce Secret(s) médical, dont la tournée a commencé fin septembre et se prolongera jusqu’à mars 2027, avec 52 dates dans toute la France. Sans oublier le livre Heureux comme des TDAH ! , publié en début d’année chez Albin Michel, avec Olivier Revol.

 

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ECO KEYS #11

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