Frédéric Magnan :
C’est quoi un « truc qui marche » ?
Théo Caviezel : Tout simplement, c’est une solution imaginée par un élu local pour résoudre une problématique du quotidien, et qui a porté ses fruits sur le terrain. À partir de là, ce « truc qui marche » mérite d’être dupliqué partout en France, en l’adaptant si nécessaire au contexte particulier.
Raphaël Ruegger : On a l’habitude de dire à la Fédération française des trucs qui marchent (FFTM) (1) qu’un truc qui marche répond à trois critères : c’est local ; ça marche, donc cela a été validé par l’expérience ; et c’est duplicable.
F. M. : Comment est née l’idée de la Fédération française des trucs qui marchent ?
R. R. : Il y a cinq ans, j’ai débuté un stage au sein du cabinet Évidence à Paris, spécialisé dans le conseil en communication. Il accompagne des collectivités, des entreprises et des dirigeants dans leurs projets urbains et immobiliers. J’y ai fait la connaissance de Grégoire Bourgeois, l’un de ses fondateurs. Fin connaisseur des enjeux locaux et des élus, Grégoire avait le désir de montrer les initiatives positives portées localement avec la volonté de permettre la diffusion de ces bonnes pratiques le plus largement possible. Et moi, passionné depuis toujours par la chose publique, j’étais disponible, avec mon enthousiasme, mes 21 ans et ma Clio…
T. C : Et Grégoire Bourgeois a lancé Raphaël sur les routes de France ! C’est comme ça que nous avons fait connaissance dès l’année de la création de la FFTM, lors de sa visite à Langres, en Haute-Marne, où j’ai passé plusieurs jours à lui présenter les projets mis en œuvre dans la ville et les communes environnantes. Dès l’origine, l’idée était de partir à la rencontre des élus, de faire une sélection des initiatives les plus brillantes et les plus simples à reproduire et de les mettre en pleine lumière. Ainsi en novembre dernier pour la quatrième « Grande soirée » de la FFTM, organisée chaque année à la veille du Salon des maires, six élus portés par un public de 1600 personnes réunies au Cirque d’Hiver Bouglione ont présenté leur « truc qui marche ».
« L ’échelon local est le plus pertinent pour agir, car c’est le plus proche des gens. C’est là où on saisit le mieux les enjeux du quotidien de nos concitoyens. » Théo Caviezel
F. M. : Quels « trucs qui marchent » vous semblent emblématiques ?
R. R. : Il y en a tellement ! En quatre ans, nous sommes allés à la rencontre de 400 communes. Ce qui fait la réussite d’un « truc qui marche » c’est sa reproductibilité, et on voit des initiatives comme « La beauté sauvera le monde », initiée en 2021, en période Covid, à Saint-Dizier en Haute-Marne, par son maire Quentin Brière, reprise dans 90 communes aujourd’hui. Cela consiste tout simplement à afficher dans l’espace public, sur les panneaux publicitaires ou les espaces municipaux des reproductions de toiles de Renoir, Klimt ou Botticelli. Pendant trois semaines la ville se transforme en musée à ciel ouvert !
T. C. : « Le passeport du civisme » s’est répandu dans plus de 500 communes à partir de Talmont-Saint-Hilaire, en Vendée. Bouleversé par les attentats de Charlie Hebdo en 2015, son maire, Maxence de Rugy, a l’idée d’un « passeport » qui vise à créer chez les plus jeunes un sentiment d’appartenance à la communauté locale. Remis aux écoliers, le carnet rassemble une dizaine d’actions citoyennes à réaliser par les enfants au cours de l’année. Chaque élève s’engage à devenir, le temps d’une journée, tour à tour pompier, gendarme, infirmier, bénévole pour une association… L’initiative est aujourd’hui soutenue par l’Éducation nationale.
F. M. : Dans quel domaine les « trucs qui marchent » sont-ils le plus présents : le social et le vivre-ensemble, les questions environnementales ou économiques ?
T. C. : On trouve des « trucs qui marchent » dans chacune de ces thématiques, et plus encore, puisqu’on se situe à l’échelle la plus proche des gens, la plus cohérente : comme vous, comme moi, tous nos concitoyens dans leur quotidien doivent se soigner, se nourrir, se loger, se déplacer, se divertir. À partir du moment où l’on met en avant l’engagement au quotidien, c’est ça qui est porteur et c’est pour cela que notre association se développe hors de toute tendance ou de toute étiquette politique.
« Si demain, on fait se dupliquer un “truc qui marche” dans deux communes, puis 10, puis 100, puis 10 000, de fait, cela prendra une ampleur nationale. » Théo Caviezel
R. R. : La FFTM a un peu plus de quatre années d’existence seulement. C’est un temps relativement court par rapport à un mandat municipal de six ans, trop restreint, en tous cas, pour faire vraiment l’état des évolutions des priorités des élus. Le dernier mandat en particulier a été entravé par la période Covid puis par l’explosion des prix de l’énergie et des matériaux de construction qui ont empêché bien des projets. Malgré tout, on constate dans les tendances un soin apporté au vivre-ensemble, une plus grande attention au respect environnemental. Il y a aussi, c’est frappant, une vraie volonté de transformer partout les espaces publics pour qu’ils redeviennent des lieux de convivialité. À Bordeaux, par exemple, la municipalité a instauré « un permis de piétonniser » sa rue pour un temps donné. En revanche, il y a deux thèmes qui sont très présents chez les élus et que l’on ne retrouve pas vraiment parmi les « trucs qui marchent », car ils dépassent le domaine de la politique locale, c’est le sujet de l’accès au système de soin et celui de la sécurité.
F. M. : Quels sont les moyens de fonctionnement de la FFTM ?
R. R. : La FFTM est une association loi 1901, tout à fait indépendante de l’action des maires. Et c’est pour préserver notre liberté de choix que nous ne demandons pas aux communes, et encore moins aux élus, d’adhérer à l’association.
T. C. : Nous avons la chance d’avoir le soutien d’une bonne dizaine d’entreprises ou institutions privées, publiques et parapubliques. Nous avons aussi des partenaires médias. Toutes ces entités ont la particularité d’agir directement au niveau local, pour les plus grosses d’entre elles via leurs délégations territoriales qui ont un lien très fort avec leur environnement.

« Nous, on rencontre des maires ultra motivés, qui sont tous très actifs, fortement soutenus par leurs habitants le plus souvent parce qu’ils ont réussi à créer une vraie dynamique. » Raphaël Ruegger
F. M. : Comment repérez-vous un « truc qui marche » ?
R. R. : Le bouche-à-oreille a prévalu tout d’abord, et puis l’action de la FFTM est assez bien médiatisée à présent, notamment grâce à nos partenaires médias, et aujourd’hui ce sont les élus qui nous contactent. Chaque année, on essaye d’aller dans des départements différents. Nous effectuons notre « tour de France », Théo et moi, entre avril et août avant de faire la sélection des projets qui seront présentés lors de la Grande Soirée de la FFTM, à l’automne.
F. M. : Comment se déroule une journée type lorsque vous effectuez votre tournée ?
R. R. : On passe souvent la demi-journée, voire la journée dans la commune avec les élus. Ils nous la font visiter, on découvre leurs réalisations. Étape très importante : on rencontre les habitants, qu’ils aient participé directement ou non au projet, pour qu’ils nous livrent leurs impressions sur l’opération. Le soutien des citoyens est en effet essentiel à la réussite d’un « truc qui marche ». Nous sommes donc extrêmement bien accueillis avec énormément de bienveillance, de convivialité que ce soit dans un village de 450 habitants ou bien dans une métropole comme Bordeaux où nous avons été reçus par le maire et une bonne partie de ses adjoints.
F. M. : Que pensez-vous de la « crise » de la vocation des maires ? Qu’avez-vous pu observer au cours de vos déplacements concernant le « ras-le-bol » des élus dont les médias se font l’écho ?
R. R. : Bien sûr, être maire c’est très difficile parce que là où l’État a parfois du mal à agir concrètement, les attentes des citoyens se reportent sur les communes avec de fortes pressions parfois. Or leurs moyens sont assez limités. Mais les maires que l’on rencontre sont vraiment des passionnés d’action publique. Ce sont des gens qui croient profondément au fait que l’on puisse transformer sa commune par des actes concrets. Ils sont entreprenants, regorgent d’imagination, de créativité, et les « trucs qui marchent » en sont la preuve. La plupart des élus que l’on a rencontrés d’ailleurs se représentent en 2026 pour un deuxième, voire un troisième ou un quatrième mandat. Cela signifie qu’ils tirent de la satisfaction de leur action. Donc oui, c’est dur, mais « nos » élus ont de l’énergie. Et notre but, à travers les « trucs qui marchent », c’est de leur apporter encore plus de motivation et aussi des idées en leur permettant de s’inspirer les uns des autres.
F. M. : Vous avez récemment mis en place des « outils » que vous proposez aux élus.
R. R. : Le site de la FFTM répertorie déjà l’ensemble des bonnes pratiques que nous relayons. Mais nous avons aussi publié à la fin 2025 un ouvrage, aux éditions Buchet-Chastel, présentant pas moins de 70 « trucs qui marchent », fruits de nos plus belles rencontres ces quatre dernières années. Pour tous ceux qui auront eu le livre entre les mains, qu’ils soient citoyens ou candidats, je pense que ce sera un sacré remède à la morosité ambiante : il démontre que, où que l’on se trouve dans notre pays, il y a toujours, pas loin, un « truc qui marche ». Et comme le dit Jacques Pédehontaà, le maire de Laàs, 138 habitants en Béarn : « Ce livre devrait être remboursé par la Sécurité sociale. »
T. C. : Et pour cette année d’élection municipale, nous avons créé une « Boîte à trucs » avec 70 idées exposées sous forme de fiches pratiques qui permettent très simplement de « phosphorer » avec son équipe municipale ou avec les membres de sa liste pour préparer les élections de mars 2026. Enfin, nous mettons à disposition sur le Net « La machine à trucs » : c’est l’intelligence artificielle mise au service des candidats. Il suffit de poser sa question et l’IA pioche les réponses dans nos « trucs qui marchent ». Il s’agit là encore de faire germer des idées dans la tête des candidats, quel que soit leur positionnement politique.

F. M. : Suivrez-vous les élus sur un plus long terme ?
T. C. : Tous les élus que nous rencontrons, dont nous mettons les actions en avant, intègrent la grande famille de la FFTM. Il y a un suivi informel, mais très régulier qui nous permet de voir comment les initiatives se diffusent. En outre, la raison d’être de la FFTM, c’est de permettre aux élus d’échanger entre eux, de communiquer sur leurs bonnes pratiques, donc nous suivons le développement des actions, et nous le suivrons encore.
F. M. : Vous avez commencé très jeune cette action auprès des communes : comment vous est venue cette passion pour le local ?
R. R. : J’ai grandi à Neuvy-sur-Barangeon, un village de 1 150 habitants dans le département du Cher que j’ai quitté pour aller faire mes études à 16 ans. J’aime mon village, j’ai toujours souhaité m’y engager, lui rendre tout ce qu’il avait pu m’offrir enfant. Par ailleurs, j’ai beaucoup suivi la politique à la radio, à la télévision, au travers des livres. Néanmoins, je me suis assez vite rendu compte que c’est la politique locale qui m’intéressait : impact direct sur sa commune, lien de proximité avec les habitants, diversité passionnante des sujets… Je suis membre du conseil municipal de Neuvy-sur-Barangeon depuis 2020.
F. M. : Et pour les élections de 2026, quels sont vos objectifs ?
T. C. : Je suis aujourd’hui tête de liste pour les élections municipales à Langres, sans étiquette, ville dans laquelle je suis né et à laquelle je veux, moi aussi, rendre tout ce qu’elle m’a apporté.
