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L’ÉCOLE AIDE-T-ELLE À DEVENIR INTELLIGENT

Réalisé par Sophy Caulier

Qui a eu cette idée folle un jour d’inventer l’école ? En 1965, la chanteuse France Gall accusait Charlemagne de ne nous laisser que les dimanches et les jeudis, de nous ennuyer avec la géographie, de nous obliger à apprendre à compter, à faire des tas de dictées… D’abord, rétablissons la vérité : Charlemagne n’est en rien responsable de cette « invention ». Ensuite, même si la géographie ennuie parfois des écoliers, le rôle de l’école est de les instruire et de leur transmettre des connaissances. Cela veut-il dire les rendre intelligents ? Les avis divergent, et pas seulement sur des questions de définitions.

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POUR APPRENDRE À APPRENDRE

RÔLE La loi de Jules Ferry, instaurée en 1882, a rendu l’enseignement primaire obligatoire, gratuit et laïc. Depuis 2019, cette obligation s’étend de 3 ans à 16 ans. Le rôle de l’école est d’instruire, de transmettre des connaissances et de sociabiliser. Bref, il s’agit de donner aux enfants les moyens d’être les « êtres humains (…) doués de raison et de conscience » dont parle la Déclaration universelle des droits de l’homme. Ce rôle ne prévoit pas explicitement de rendre les élèves et les étudiants « intelligents ».

« Du point de vue de la psychologie et des sciences cognitives on ne parle plus vraiment d’intelligence, le terme est générique, polysémique. On parle plutôt de ses composantes que sont les habiletés, les compétences, les connaissances. L’intelligence devient une capacité à s’adapter, à résoudre des problèmes. Cela permet d’avoir une approche plus opérationnelle pour l’évaluation des différents acquis des élèves », explique Denis Alamargot, professeur de psychologie cognitive et du développement, et directeur de l’Institut national supérieur du professorat et de l’éducation (INSPE) de l’Académie de Poitiers.

« Le rôle de l’école consiste à solliciter, à développer ces composantes de l’intelligence. Elle propose des situations dans lesquelles l’élève doit mobiliser ses capacités, ses connaissances, sa métacognition, s’adapter à l’expérience, etc. », poursuit-il.

Autrement dit, l’école peut contribuer à rendre intelligent en ne se limitant pas à simplement transmettre des connaissances et à contrôler qu’elles ont été mémorisées. Mais plutôt en apprenant aux élèves à apprendre.

APPROCHE NOUVELLE

VERS UNE SOCIÉTÉ APPRENANTE

ENJEU L’école n’a cessé d’évoluer tout comme les matières enseignées et les méthodes pédagogiques, depuis le XIXe siècle. « L’ancien système d’éducation est bâti sur l’accumulation de connaissances. Nous avons 100 fois plus de connaissances tous les 100 ans, et ce depuis 300 ans ! De plus, le système est devenu très compétitif, élitiste », constate François Taddei, président du Learning Planet Institute (LPI).

Il souligne que « en français, on parle d’ingénieur, en anglais d’”engineer”. Le premier contient le mot “génie”, le second, le mot “engine”, qui signifie moteur. En France, on a de l’intelligence théorique, mais on manque d’intelligence pratique. Nous devons apprendre à penser en homme d’action et à agir en homme de pensée ! »

Lorsqu’ils ont cofondé le Centre de recherches interdisciplinaires (CRI), en 2006, Ariel Lindner et François Taddei ont commencé à développer « une approche nouvelle et singulière de l’enseignement par la recherche ». Quinze ans plus tard, le CRI est devenu le Learning Planet Institute (LPI), dont le but est de cocréer une société apprenante. Aujourd’hui premier pôle de l’Université des Nations unies en France, le LPI s’est donné pour objectif de développer ce qu’il a baptisé « un modèle global de transformation éducative ».

« Notre rôle est d’aider les étudiants à relever les défis d’aujourd’hui et de demain, à les comprendre et à trouver comment agir sur les sujets comme la santé mentale, le vivre-ensemble, la démographie, comment faire société, les défis climatiques, etc. Nous les aidons à faire des choses qui ont du sens, de l’impact, des choses qu’ils ne peuvent pas faire ailleurs. Pour résoudre des problèmes nouveaux et développer les compétences du XXIe siècle, il faut inventer des approches nouvelles. »

UNIVERSELLE

LA MÊME ÉCOLE POUR TOUS ?

LIBERTÉ Plusieurs approches pédagogiques ont adopté des démarches éducatives qui diffèrent du système scolaire traditionnel. Les écoles Montessori, Freinet, Decroly, par exemple, prônent la liberté d’apprentissage de l’enfant, l’éducation en liberté, les méthodes participatives… Ces pédagogies, qui valorisent la collaboration et les échanges, permettent aux enfants d’apprendre à leur rythme, de construire leur propre parcours d’apprentissage et de développer ainsi leur indépendance et leur autonomie. Autrement dit, de développer leur intelligence au rythme qui leur convient.

Plus récemment, l’École 42 a été créée pour former des développeurs informatiques en autoformation. Aucun diplôme n’est requis à l’entrée. Les candidats, livrés à eux-mêmes dès le premier jour, s’entraident pour réaliser les projets qui leur sont proposés, sans cours magistraux ni professeurs.

« 42 est un lieu d’apprentissage. Chacun y développe ses capacités à s’adapter à des situations inconnues, à persévérer face à l’échec, donc à coopérer et à apprendre à apprendre, précise Sophie Viger, directrice de l’École 42. Le problème des écoles traditionnelles est la norme, et ceux qui échouent perdent leur estime de soi ! Mais les enfants comme les adultes n’apprennent pas à la même vitesse ni les mêmes choses. Notre rôle est de créer les conditions pour faire émerger l’intelligence de chacun, quelle qu’en soit la forme, et leur redonner confiance dans leur capacité à apprendre. »

DISRUPTION

REPENSER L’ÉCOLE AVEC L’IA

DIGITAL La mission de l’école et du système d’éducation n’est plus de « remplir » la tête des enfants ou des étudiants de toutes sortes d’informations, de connaissances, de références. À l’heure du numérique et de l’intelligence artificielle (IA), ils ont accès à des monceaux d’informations et de données de façon instantanée. Conséquence, l’école peut et doit développer les composantes de leur intelligence autrement.

« L’IA est un vrai disrupteur, qui permet de se poser les bonnes questions. Les enseignants doivent évoluer. Il n’est plus possible d’enseigner et de dire “tu comprendras plus tard à quoi ça sert” ou d’enseigner une matière en fonction de son quotient au bac ! », affirme Colin de la Higuera, professeur d’informatique à Nantes Université et titulaire de la chaire Unesco Relia.

Déjà en 2024, il soulignait dans un article que « si nous voulons des citoyens et des citoyennes avertis et que les connaissances nécessaires soient équitablement partagées, il est indispensable d’apprendre correctement à utiliser l’IA, ce qui implique qu’elle soit enseignée à l’école ».

Une grande majorité d’élèves utilisent déjà l’IA dans le but d’obtenir de meilleures notes et de produire plus rapidement les documents qu’on leur demande. Mais lorsqu’ils rendent un texte ou un résultat qu’ils n’ont pas pensé, rédigé ou formulé eux-mêmes, ces connaissances peuvent-elles être considérées comme acquises ? Pourront-ils les retrouver, les réutiliser lorsqu’ils en auront besoin plus tard ?

« C’est pourquoi il faut faire comprendre le fonctionnement et les limites de l’IA pour que les élèves ou les enseignants ne se contentent pas de la première production de l’IA, de la première réponse à leur prompt. Il faut qu’ils apprennent à redemander, à retravailler, à converser avec l’IA pour s’assurer que le résultat correspond bien à ce qu’ils souhaitaient. Autrement dit, il faut être critique par rapport à ce que produit l’outil », suggère Denis Alamargot.

Face à l’IA, cet esprit critique devient sans aucun doute une composante essentielle de l’intelligence que l’école devra aider à développer !

© 11h45

EXPÉRIENCE

PLUS INTELLIGENT ENSEMBLE ?

Dans son ouvrage intitulé L’Intelligence (Que sais-je, édition 2025), Olivier Houdé, psychologue et professeur de psychologie du développement à l’université Paris-Cité, cite une expérience intéressante.

« Des chercheurs ont suivi les performances des élèves d’une classe de lycée lors de l’enseignement du professeur de biologie, durant un semestre entier. Ils enregistraient simultanément l’activité cérébrale de tous les jeunes grâce à des appareils d’électroencéphalographie (EEG) portables. »

Les élèves devaient évaluer et noter la pédagogie du professeur, leur niveau de concentration en cours, combien ils appréciaient les autres élèves et le travail de groupe.

« Les résultats ont révélé que plus les élèves appréciaient le cours et la pédagogie de leur professeur, plus leurs activités cérébrales étaient synchrones, c’est-à-dire mobilisant les mêmes ondes au même moment. Donc, un bon prof, emportant l’adhésion des élèves, est un véritable chef d’orchestre neuronal ! »

Pour l’auteur, cette étude prouve à la fois les limites de la télépédagogie, où l’élève est seul face à son ordinateur, et les vertus pédagogiques du travail de groupe.

LA « DETTE COGNITIVE » DE CHATGPT

En 2025, le Media Lab du Massachusetts Institute of Technology (MIT) a mené une étude sur 54 étudiants répartis en trois groupes. Ils devaient rédiger une dissertation sans outil numérique pour le premier groupe, avec Internet et un moteur de recherche pour le deuxième, et avec ChatGPT pour le troisième. Leur activité neuronale et les flux d’information entre les différentes parties du cerveau étaient enregistrés par électroencéphalogramme (EEG).

Quatre mois plus tard, des membres du groupe ChatGPT ont refait l’expérience sans aucun outil et ceux qui n’avaient utilisé que leur cerveau ont utilisé l’IA. Constat : non seulement l’activité neuronale liée à l’attention et à l’effort cognitif était moindre pour les utilisateurs d’IA, mais quatre mois plus tard, leurs performances neuronales et linguistiques avaient baissé. Une étude à valider, mais incontestablement un sujet à suivre !

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ECO KEYS #10

Cet article est un extrait, vous pouvez commander la Revue Eco Keys pour le retrouver en intégralité.

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