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LE POUVOIR DU FOOT ORDINAIRE

Réalisé par Étienne Thierry-Aymé

Comment un sport né au XIXe siècle en Angleterre est devenu celui qui réunit aujourd’hui en France le plus de pratiquants ? Chaque semaine et week-end, en Loir-et-Cher, Maine-et-Loire, Lot-et-Garonne ou encore dans les Yvelines, jeunes et moins jeunes, hommes ou femmes, ils sont des millions à le pratiquer. Rassembleur, populaire… voici une petite histoire de ce football ordinaire qui apprend aux jeunes générations les règles élémentaires de la sociabilité, celui qui rappelle, aux plus anciennes, de ne pas oublier d’être exemplaires, celui qui permet aussi à de plus en plus de femmes de s’émanciper. Reportage aux quatre coins de l’Hexagone sur le pouvoir de ce sport.

À Romorantin-Lanthenay, dans le Loir-et-Cher, au stade Jules-Ladoumègue, le long de l’avenue de Paris, à l’entrée de la capitale de la Sologne, le club local, le Sologne Olympique Romorantin (SOR), créé en 1930, affiche fièrement ses couleurs : le vert, le même que celui de Saint-Étienne, et ses valeurs, « respect, humilité, tolérance, dépassement de soi, solidarité et fraternité. » Un guide sur le terrain comme en dehors.

À deux cents kilomètres plus à l’ouest, à Angers, dans le quartier prioritaire de La Roseraie, ce sont peu ou prou ces mêmes valeurs qu’on retrouve inculquées à toutes les catégories d’âges – à partir de cinq ans – sur la pelouse du stade de Frémur, à l’Intrépide, qui compte un peu moins de 500 licenciés. Un club qui a vu éclore l’ancien joueur international français, Steve Savidan. Un football à l’image du quartier, avec des familles et des enfants venus du monde entier. Mixité culturelle et football populaire.

« Environ 30 % de nos jeunes licenciés bénéficient du dispositif Partenaire Club, mis en place par la mairie d’Angers », souligne la présidente du club depuis 2018, Fabienne Manceau. Un dispositif qui aide financièrement les familles pour le règlement des cotisations. Cela représente, au club, un peu plus de la moitié des licences des moins de 10 ans et moins de 11 ans, U10 et U11.

L’AS de l’Intrépide ? Un club fondé en 1920, qui arbore encore un siècle plus tard sur son blason, le rouge, le blanc et la croix d’Anjou à deux traverses. « Le I comme Intégration, le N comme Noblesse, le T comme Tolérance, le R comme Respect, le E comme Éducation, le P comme Partage, le I comme Identité, le D comme Devoirs, le E comme Esprit d’équipe », déroule la présidente, très à cheval sur le D de discipline.

« Ici, au-delà du foot, on apprend surtout le respect et la politesse. Ce qui commence par dire “bonjour” à chacun quand on arrive, à ses éducateurs, à ses partenaires… », insiste la mère de trois grands enfants, dont un, Vincent, a fait ses classes dès l’âge de six ans, au club voisin du Sporting Club de l’Ouest (SCO), y a grandi, s’y est épanoui, y est même devenu professionnel, en L2 puis en L1, au tournant des années 2010 et 2020. Mais, c’est aujourd’hui les 77 bénévoles du club que préside sa mère qu’il a décidé de rejoindre.

Des bénévoles ou des dirigeants au profil assez similaire, « famille baignée dans le football ou l’associatif, enfants “footeux” », et qui sont donc arrivés au club par leur progéniture, et y sont restés ensuite. « Filles ou garçons, les enfants qui passent par chez nous doivent d’abord devenir des citoyens », poursuit Fabienne Manceau. D’insister, pour y parvenir, sur le rôle fondamental des éducateurs et des éducatrices. « Dans éducateur sportif, ne jamais oublier, au-delà du sportif, toute la partie éducation », souligne celle qui siège aussi à la commission de discipline du district.

© William Mcgrea / National Geographic Creative

Un rôle d’éducation que le club prend d’ailleurs très à cœur depuis des années. C’est en particulier l’une des missions que porte en son sein Nathalie Lairmelin, secrétaire adjointe du club et référente du programme éducatif fédéral (PEF). Lancé en 2014 par la Fédération française de football (FFF), ce programme met à la disposition des clubs, des fiches pédagogiques qui leur permettent d’aborder des thèmes aussi variés que la santé, l’engagement citoyen ou encore l’environnement.

À l’AS de l’Intrépide, les dernières sensibilisations concernaient notamment le vaste « thème des addictions » : alcool, jeux, etc. Mais, la grande affaire de cette année au club, c’est la mise en place d’un nouveau dispositif d’accompagnement éducatif, tous les lundis soir, encadré par un éducateur diplômé volontaire, avec la création d’un temps partiel. « C’est la grande nouveauté », assure Nathalie Lairmelin.

Le constat ayant été fait en interne que certains des jeunes – ceux ayant souvent le plus d’appétence pour le football –, étaient aussi ceux qui éprouvent le plus de « difficultés à l’école ». Ciblée dans un premier temps, une douzaine d’enfants, filles et garçons, des catégories d’âge U10 et U11. « L’idée, c’est vraiment de profiter du foot pour ouvrir ces jeunes à de nouveaux horizons », font valoir Nathalie et Fabienne de concert.

© AS de l’intrépide

« Le foot permet à ces jeunes de sortir de leur quotidien. Car on se rend bien compte que certains peuvent y être enfermés », poursuivent-elles. Bref, les sortir du train-train annuel « école, cité, bled l’été ». Et profiter du foot comme tremplin, « pour aller les chercher à l’école, leur proposer un goûter, de l’aide aux devoirs, et leur permettre ainsi de retrouver confiance et estime de soi ». Les deux dirigeantes d’insister aussi sur les valeurs citoyennes du club.

Alors, c’est quoi finalement le pouvoir de ce sport ? « Celui d’être capable de réunir tout le monde, répond du tac au tac Nathalie Lairmelin. Il faut voir le brassage qu’il y a tous les mercredis, et les samedis, sur et autour des terrains. Le foot a un vrai rôle social », pointe la bénévole.

Quid de l’essor du foot féminin, longtemps marginalisé en France par la prédominance du foot masculin, et discriminé, contrairement aux USA où les sports dominants sont le basket et le foot américain ? Depuis la Coupe du monde 2019 organisée en France, cette activité bénéficie d’un début de reconnaissance et d’un nouvel engouement. Le foot féminin gagne 10 % de pratiquantes chaque année, depuis dix ans, selon la FFF. Fabienne Manceau le confirme avec aujourd’hui « 54 féminines à l’Intrépide ».

Une preuve également que tout ce travail, que réalisent dans l’ombre les bénévoles qui, dans tous les clubs de France, ne comptent pas leurs heures, porte ses fruits. « Ces dernières années, on a eu moins de problèmes de discipline », révèle Fabienne Manceau. Nathalie Lairmelin enchaîne dans un sourire : « Ce ne sont d’ailleurs pas tant les enfants qu’il faudrait éduquer, mais certains parents. »

Plus au sud, le long de la Garonne, au cœur du Sud-Ouest, entre Bordeaux et Toulouse, terres traditionnellement associées au rugby, Laura Garay abonde en ce sens. « Il faudrait surtout apprendre à certains au bord des terrains à garder à l’esprit que ce sport, reste avant tout un jeu, et surtout qu’ils ne sont pas coachs », insiste l’éducatrice sportive, longtemps responsable technique de l’école de foot d’Agen en Lot-et-Garonne, où elle a vu grandir Aymeric Laporte, l’international français puis espagnol.

L’ancienne gardienne a un très haut niveau, elle est passée par l’Athletic Club Bilbao et Soyaux. Elle confie être tombée dans « la marmite du football » dès l’âge de 5 ans. Elle a également commencé à entraîner à 16 ans. Aujourd’hui à 41 ans, elle ressent le besoin de faire une pause.

« Pour moi, le foot doit rester un plaisir, surtout chez les petits. Or, aujourd’hui, se désole-t-elle, certains n’ont que le mot de compétition à la bouche. Très tôt. Trop tôt. » Parfois même dès 5 ans.

« Amuse-toi, ne te compare pas aux autres, fais du mieux que tu peux, apprends à partager avec tes copains, respecte l’arbitre et tes adversaires… voilà ce qui est le plus important, et devrait tous nous animer, nous les adultes. » On comprend que ce n’est pas toujours le cas.

« On forme d’abord des citoyens, appuie l’éducatrice. La compétition, de toute façon, ça viendra naturellement. Ce qu’il faut apprendre et développer chez les enfants, c’est tout le reste. Et surtout l’esprit de cohésion. Le sport, c’est d’abord et avant tout un vecteur d’éducation, de sociabilisation, poursuit-elle. Il permet de sortir de chez soi, d’oublier ses problèmes, et de créer des liens d’amitié pour la vie. »

Or, aujourd’hui, regrette Laura Garay : « Il faut absolument gagner. Gagner. Gagner. Gagner. » Le football est le reflet de la société – devenue certainement un peu plus égoïste, et individualiste qu’auparavant : il devient parfois difficile de trouver des bénévoles, notamment des mamans pour animer la vie du club et les goûters. « Avant, il y avait toujours quelqu’un pour aller chercher les gamins. C’est moins vrai aujourd’hui », estime Laura Garay.

« L’essence du foot, et du sport en général, c’est de partager des moments ensemble », rappelle-t-elle. Malgré une forme de lassitude, on sent que l’amour et la passion pour ce jeu sont toujours là, intactes.

Les mêmes qu’on retrouve au Vésinet (Yvelines), à environ 10 km du Campus des professionnels du PSG à Poissy, un dimanche matin, où nous rencontrons Stéphane Blin, notre dernier témoin, sur la grande pelouse du parc des Ibis. C’est à un autre football, que ce directeur artistique à Paris, 56 ans, s’adonne dans la brume, malgré un tendon d’Achille capricieux. Il vient taper la balle ici tous les dimanches depuis pratiquement quinze ans, lorsqu’il est arrivé avec sa femme et ses trois enfants dans cette banlieue cossue de l’Ouest parisien.

« Avec les parents de l’école, on a alors ouvert un groupe WhatsApp, se souvient-il, “le foot des familles”. On venait jouer ici tous les dimanches. » Esprit bon enfant et garderie. Avec au plus fort suffisamment de parents et d’enfants, filles et garçons, pour jouer à 11 contre 11. Aujourd’hui, les enfants ont grandi, sont partis loin, à l’étranger pour certains. Mais, Stéphane joue toujours. « À 5 contre 5 ou 6 contre 6. » Et, il y a quelques mois, il a rencontré ces nouveaux partenaires de jeu.

« Ça, c’est fait très naturellement et très simplement, raconte Stéphane. Un dimanche matin, je suis venu courir. J’ai vu des gens jouer. Je leur ai demandé si je pouvais me joindre à eux. Et, voilà ! » Le pouvoir du foot ordinaire.

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