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Étienne Klein, physicien

Propos recueillis par Sophy Caulier

Il n’y a pas une, mais plusieurs formes d’intelligence. On pourrait dire la même chose d’Étienne Klein tant il n’est jamais là où on l’attend et ne rentre pas dans une seule case. Physicien et ex-directeur de recherche au CEA, philosophe des sciences et vulgarisateur, fasciné par les génies et par le temps, alpiniste et amateur d’anagrammes, auteur prolifique et producteur d’émissions de radio… il est capable d’expliquer la radioactivité avec un tube de dentifrice, d’écrire sur le temps ou sur la physique quantique, de dialoguer avec l’astronaute Thomas Pesquet sur ce qui nous amène à repousser nos limites humaines, et de faire l’ascension des Grandes Jorasses, en s’y cassant quelques côtes. Ah, j’oubliais, il est gaucher !

Etienne Klein : 

Sophy Caulier : Il semble que chacun ait sa propre définition de ce qu’est l’intelligence. Quelle est la vôtre ?

Étienne Klein : Coluche a tout dit à ce sujet : « L’intelligence, c’est la chose la mieux répartie chez les hommes, parce que, quoi qu’il en soit pourvu, l’homme a toujours l’impression d’en avoir assez, vu que c’est avec ça qu’il juge. » En somme, demander à quelqu’un de définir l’intelligence, c’est comme demander à un thermomètre d’indiquer sa propre température. De plus, à trop vouloir la saisir conceptuellement, on la cartographie, on la caricature, on la met dans des cases alors même qu’elle a quelque chose de spectral : il y a mille et une manières d’être intelligent et il faut se garder de les hiérarchiser une bonne fois pour toutes. Par exemple, les gens de mon âge ont vécu l’introduction des maths modernes à l’école. Elles furent d’emblée enseignées sans qu’il ne soit jamais fait référence à des exemples concrets. De façon implicite, l’intelligence se jaugeait alors par la seule capacité d’abstraction. Or, il s’agit là d’une forme très particulière et très incomplète de l’intelligence.

C.: C’est-à-dire ?

K.: On peut être intelligent sans rentrer dans les cases dans lesquelles on avait imaginé ranger les différentes formes d’intelligence. Et si, prenant acte de ce fait, on donne une définition trop large de l’intelligence, on dira des banalités ! Par exemple, que l’intelligence, c’est à la fois la faculté de comprendre, de raisonner, d’argumenter, de saisir les complexités, de se comporter en tenant compte des situations, d’expliquer ce qu’on a compris… Car en marge de l’intelligence purement intellectuelle, il y a aussi l’intelligence psychologique et celle du juste comportement. Jean Piaget disait même que « l’intelligence n’est pas ce que l’on sait, mais ce que l’on fait quand on ne sait pas ».

J’ai eu l’occasion de réfléchir à la façon dont on juge de l’intelligence des individus après la mort de mon frère aîné dont j’ai fait le portrait dans mon livre Courts-circuits. À l’école, nous avions un an d’écart, mais il a vite redoublé et nous nous sommes donc retrouvés au même niveau scolaire. Il était mon antiparticule : il avait une intelligence manuelle fulgurante ; il était capable de réparer n’importe quel objet technique, de plus en plus complexe à mesure qu’il prenait de l’âge : mais il était rétif à l’abstraction et allergique aux équations. Il a été littéralement massacré par le système éducatif, et a vécu cela comme une colossale injustice.

C.: Dans le livre, quand vous parlez de votre frère, vous dites « il est temps de quitter notre sempiternel dédain pour l’intelligence des mains, la pensée manuelle, le génie du corps agissant. (…) Penser, c’est aussi être attentif à ce que l’on fait». Vous pratiquez l’alpinisme. Cela fait-il appel à votre intelligence, au génie du corps ?

K.: Oui. Quiconque voit de près des alpinistes chevronnés « s’en donner à pleins bras » dans une paroi, a l’impression qu’une forme de pensée provient directement du corps, sans que l’esprit l’ait préalablement formalisée en mots, concepts et autres propositions. Par l’effet de longs entraînements et de patients apprentissages, cette « intelligence corporelle de la montagne » qu’acquièrent les bons grimpeurs semble avoir sédimenté jusque dans leurs muscles, aiguisant leur regard et leur attention, sculptant leurs attitudes corporelles, leurs gestes, fécondant leurs analyses du grain du rocher, de la glace, des conditions alentour. C’est alors une authentique « pensée du corps », distincte de la pensée prétendument « intellectuelle » des philosophes et des mathématiciens, qui se donne alors à voir : l’œil, la main, les doigts, les articulations, les oreilles, les narines, perçoivent des signes infimes qui sont interprétés automatiquement par le cerveau, lequel fait les bons choix, active les gestes nécessaires, parfois en invente de nouveaux. À mes yeux, c’est de l’intelligence en acte, et cette intelligence-là ne doit pas être statutairement rabaissée au nom de je ne sais quels critères idéologiques.

« Demander à quelqu’un de définir l’intelligence, c’est comme demander à un thermomètre d’indiquer sa propre température. »

C.: Donc selon vous l’intelligence n’est pas le propre de ceux qui font un travail ou qui ont un métier « intellectuel» ?

K.: Bien sûr que non, puisqu’il n’existe pas une, mais « des» intelligences, auxquelles pourraient s’appliquer ces mots de Stéphane Mallarmé sur les langues : « imparfaites en cela que plusieurs ». Un intellectuel « pur jus » peut se trouver bien bête s’il est seul dans une paroi ou devant une machine à laver qu’il s’agit de réparer. Les diverses intelligences sont rarement commensurables les unes aux autres. L’idée d’une hiérarchie entre elles, qu’on puisse rapporter sur les barreaux de quelque échelle, ne devrait plus avoir droit de cité : l’intelligence ne se mesure pas. En tout cas, sûrement pas par le nombre d’hectolitres de jus de crâne pressés dans l’inaction du corps et le silence des mains.

C.: Les tests qui prétendent la mesurer ne sont donc pas pertinents…

K.: Mais c’est plus fort que nous : à peine constatée l’existence d’une différence, repérée une distinction, nous vient aussitôt à l’esprit l’envie d’opérer une classification, d’effectuer un rangement : sûrs de nous, nous posons que cette forme-ci d’intelligence est définitivement supérieure à celle-là.

Pourquoi ne pas simplement prendre acte qu’il existe un « écart » entre différentes formes d’intelligence, entre différentes manières de l’exercer, puis les apprécier « ensemble », sans que l’une s’incline ou s’efface au profit d’une autre ? L’épaisseur de l’intelligence étant spectrale, il est temps de lui reconnaître de multiples modes de déploiement, qui devraient se partager de façon équitable notre considération.

Reconnaître l’intelligence de ce que font les mains, toujours agies par quelque esprit, devrait être la première des politesses de ce dernier. Car de façon très générale, il n’y a pas de main qui vaille sans tête.

C.: Vous affirmez que ces distinctions sont propres à la France. Pouvez-vous expliquer ?

K.: En France on a tendance à considérer qu’il y a différentes sortes de cerveaux, les scientifiques et les littéraires. Ainsi, un enfant de 10 ans sait-il déjà, parce qu’on le lui a dit, s’il va être l’un ou l’autre. Surtout, on décrète que si on est littéraire, alors on peut se passer des sciences et des mathématiques, dont l’apprentissage risquerait d’abîmer ou de corroder notre sensibilité littéraire. En revanche, si on est réputé scientifique, on pourrait se passer de la littérature qui laisse trop de place à la subjectivité… C’est ridicule et dévastateur. De là vient qu’on peut se vanter d’être nuls en maths, au motif que cette lacune serait l’indice qu’on est vraiment un intellectuel. Prenons l’exemple de Jean-Paul Sartre : il n’a jamais parlé de sciences, alors même qu’il a vécu Hiroshima, la découverte de l’ADN, la naissance de l’informatique et toutes sortes d’autres choses qui ont bouleversé la vie des gens. Cela ne lui a jamais inspiré le moindre commentaire. Autrement dit, toutes ces barrières qu’on met dans la façon de catégoriser les intelligences ne permettent pas toujours de mieux penser.

C.: Quelles sont les personnes que vous considérez intelligentes, pour leurs aptitudes sociales, humaines, intellectuelles, scientifiques ?

K.: Il y a des gens que j’admire mais pas forcément pour leur seule intelligence pure, dont je ne sais absolument pas ce qu’elle signifie. C’est toujours un mélange de sensibilité, de caractère, de civilité, d’intelligence aussi, bien sûr, mais pas seulement. Des amis quoi ! En revanche, j’ai toujours été fasciné par quelque chose qui est en rapport avec l’intelligence, mais ne s’y réduit pas : le génie. Je me suis donc intéressé à la vie, à l’œuvre, au tempérament, à la psychologie d’un certain nombre de génies, notamment Einstein et certains des pères fondateurs de la physique quantique.

C.: Qu’est-ce qui vous intéresse chez ces génies ?

K.: Ces gens ont eu des fulgurances qui me fascinent, car je peine à comprendre comment elles ont pu germer dans leur esprit. Ils étaient des êtres singuliers, originaux, et avaient une façon toute personnelle et inventive de déployer leur intelligence. Songez à Schrödinger, Heisenberg, Dirac, Pauli, Fermi, Gamow… Et surtout à Ettore Majorana, qui m’a tant fasciné que j’ai mené une longue enquête sur lui qui a débouché sur l’écriture d’un livre. Bref, ce qui m’intéresse, c’est l’intelligence en tant qu’elle est créatrice. Et évidemment, cette créativité dépend du contexte de l’époque. Rien ne dit qu’Einstein, s’il revenait dans notre monde, serait aussi créatif qu’il l’a été en 1905, car le génie, c’est la rencontre à un moment de l’histoire entre un type de cerveau et un type de problème.

J’ajoute que les pères fondateurs avaient des tempéraments et des rapports à leur corps très disparates. Qu’on en juge : Erwin Schrödinger avait une vie sexuelle intense, montrant même une sorte de lubricité quasi pathologique. Enrico Fermi fut un excellent alpiniste et un bon joueur de tennis. Paul Dirac, « l’homme le plus étrange de la Terre » aux dires de l’un de ses collègues, fut, lui, un grand taiseux au tempérament d’ascète : fluet, il se montrait indifférent au froid, à la pluie, à l’inconfort, et guère intéressé par les balancements de jupe, ni par les plaisirs ordinaires, comme s’il avait voulu que son âme fût délestée des besoins et des caprices du corps. Wolfgang Pauli, son antiparticule en un certain sens, raffolait des sucreries et des pâtisseries, ce qui finit par donner à son corps des allures de montgolfière. Georges Gamow, lui, a bu (de la vodka, surtout, et beaucoup), mangé, fumé et festoyé plus souvent qu’à son tour…

C.: Selon vous, quels sont les effets du numérique sur l’intelligence ?

K.: Lorsque je demande à ChatGPT de rédiger une copie en réponse à un sujet que j’ai proposé à mes étudiants, le résultat obtenu est plutôt pas mal, et même très bien ! D’où cette question, en passe de devenir vertigineuse et même de déclencher une nouvelle guerre des Anciens et des Modernes : que devons-nous désormais enseigner ? L’art de bien se servir des machines, quitte à démuscler les cerveaux en leur permettant de déléguer une part de leur activité ? Ou bien plutôt la capacité à se passer d’elles, quitte à ce que ces mêmes cerveaux produisent alors des « performances » moins bonnes que les machines ?

Dans une conférence qu’il donna en 1947, Georges Bernanos eut cette fulgurance :

« Le danger n’est pas dans la multiplication des machines, mais dans le nombre toujours croissant d’hommes habitués dès l’enfance à ne rien vouloir de plus que ce que les machines peuvent donner. »

C.: Croyez-vous qu’il avait raison ?

K.: Que faire pour qu’il n’ait pas eu raison ? Peut-être tenir de temps à autre les élèves et les étudiants loin des machines afin qu’ils n’aient pas immédiatement la tentation de les interroger dès qu’un problème se pose à eux. Ainsi pourront-ils vivre régulièrement la jubilation qui advient lorsque l’on finit par découvrir une réponse après avoir associé, « à l’intérieur de soi-même», des réflexions, des connaissances, des émotions, des intuitions. Bref, ils pourront chaque fois vérifier qu’il existe un véritable « érotisme des problèmes ».

Ces joies dites « intellectuelles » sont d’autant plus intenses que du temps a été passé à ne pas comprendre ce qui se révèle à la fin. Aucune machine n’a jamais ressenti de tels éclairs dans la pensée (qu’elle n’a d’ailleurs pas), même après avoir produit une sublime copie. C’est pourquoi on devrait les rebaptiser « joies humaines de l’intellect ».

C.: Un adage dit que « tout seul on va plus vite, mais ensemble on va plus loin ». Pensez-vous que l’intelligence collective peut être productive ?

K.: Je le répète : je ne suis pas un spécialiste de l’intelligence. Je citerais toutefois une expérience qui a été faite en 1906 par un scientifique anglais touche-à-tout : Francis Galton. Il assistait à des foires rassemblant des centaines d’éleveurs de bétail. Une vache ou un bœuf était découpé en tranches, placées sur une estrade, puis on demandait aux éleveurs présents dans la salle d’estimer le poids de la bête et de l’écrire sur un bout de papier. Galton a montré que quand le nombre d’éleveurs était élevé, la moyenne de tous les résultats était la bonne valeur. Autrement dit, chacun de ces éleveurs se trompait, mais ensemble, ils avaient raison, ce qui laisse penser que se manifestait là une certaine intelligence collective. Mais on avait affaire là à des gens qui sont des spécialistes. Dans le monde numérique, il en va tout autrement : la valeur moyenne des opinions à propos d’une information ne s’équilibre pas dans une appréciation juste. Ce sont les idées extrêmes, plutôt fausses, qui l’emportent de façon massive. Donc, je pense que l’intelligence collective agit dans des milieux où les gens travaillent sur un même sujet, échangent, trouvent des arguments qui ne leur seraient pas venus individuellement. Là, en effet, la discussion, l’argumentation, l’échange d’idées peuvent être productifs. Mais on peut aussi constater que dans certaines situations, le fait d’être en groupe peut rendre particulièrement stupide…

C.: La paresse est-elle ennemie de l’intelligence, au sens de la compréhension du monde, de la curiosité, de la façon de raisonner, de s’interroger ?

K.: Sans doute, mais la paresse est elle-même encouragée par une promotion exagérée du doute. Car si on s’autorise à douter de tout, y compris par exemple de l’existence de l’atome, pourquoi se casser la tête à essayer de comprendre comment on a découvert l’atome. Pourquoi se fatiguer à apprendre ?

Je constate d’ailleurs dans nos sociétés dites « post-modernes » une défiance marquée à l’égard de l’idée même de « vérité » – on pourrait même parler de déflation fulgurante. « La vérité existe-t-elle vraiment ? », se demande-t-on. Si oui, comment pourrait-elle être autrement que subjective, temporaire, incomplète, partiale, locale, instrumentalisée, culturelle, corporatiste, circonstancielle, fluctuante, contextuelle, voire carrément… factice ? Cette relativisation générale engendre une « concaténation surprenante entre l’idée de vérité et la notion de liberté ». Chacun se sent désormais tout à fait libre de choisir ce qu’il appelle la vérité, c’est-à-dire « sa » vérité, voire sa « fiction » personnelle, de sorte que la vérité n’est plus une référence, encore moins une contrainte qu’il s’agirait de respecter à la fois dans ses propos et dans sa façon de penser. C’est ainsi que la vie de l’esprit donne parfois l’impression de vaciller sur ses bases, voire de se désintégrer.

 

 

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ECO KEYS #10

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