Un collaborateur pas très organisé, mais créatif et particulièrement empathique avec son entourage peut-il être comparé et évalué avec la même métrique à un de ses collègues rigoureux et performant, mais malhabile dans ses relations humaines ?
Pour tenter de mieux définir l’intelligence et aller au-delà de la seule mesure du QI, psychologues et cogniticiens ont proposé différentes classifications, approches ou segmentations. Car, même si l’échelle métrique du QI s’est affinée au fil du temps, une question essentielle reste posée : peut-on parler d’une intelligence générale et la mesurer à l’aide de tests identiques pour tous et toutes ? Ou existe-t-il des aptitudes cognitives variées, des habiletés qui diffèrent d’un individu à l’autre ?
En fait, considérer qu’il n’y a pas une seule forme d’intelligence, mais plusieurs, permet de prendre en compte des aptitudes peu abordées par les tests classiques comme l’intuition, l’imagination ou la créativité, et de ne pas stigmatiser les individus qui ne rentrent pas dans une seule et même case.
Dans les années 80, Howard Gardner a proposé sa théorie des « intelligences multiples », arguant que le profil cognitif de chaque individu contenait en fait plusieurs formes d’intelligence. Ce professeur à l’université de Harvard a défini sept types d’intelligence auxquels il en a adjoint un huitième, dix ans plus tard (voir encadré). Pour Gardner, l’intelligence serait un ensemble d’aptitudes, d’habiletés ou de compétences, en quantité variable chez chaque individu. Largement critiquée et décriée, car n’étant pas basée sur une démarche scientifique d’expérimentations, la théorie de Gardner reste utilisée par de nombreux psychologues pour l’évaluation des aptitudes tant d’enfants dans le cadre scolaire que d’adultes en milieu professionnel. Les techniques d’imagerie cérébrale disponibles de nos jours confortent sa théorie. Elles permettent en effet d’observer que les différentes activités cognitives catégorisées dans son modèle activent chacune des réseaux de neurones différents.
Avant Gardner, dans les années 40, le psychologue Raymond Cattell avait introduit les concepts d’intelligence fluide et d’intelligence cristallisée. La première est la capacité à aborder et à résoudre des problèmes nouveaux de façon logique, sans que des connaissances préalables soient nécessaires. La seconde en revanche fait appel aux compétences, aux connaissances et aux expériences acquises, contenues dans la mémoire à long terme. Si la première augmente jusqu’à l’adolescence puis diminue avec l’âge, la seconde augmente au fil de la vie. Les travaux de Cattell ont constitué la base du modèle CHC, du nom de leurs auteurs Raymond Cattell, John Horn et John Bissell Carroll. Ce modèle consiste en une structure hiérarchique de composants, qui sont autant de capacités cognitives d’un individu adulte. Il fait aujourd’hui référence en psychométrie.
Ces théories s’appliquent à l’individu, mais peut-on mesurer l’intelligence d’un groupe ? Se réduit-elle au plus petit dénominateur commun de ses membres ? Un proverbe dit que « seul on va plus vite, ensemble, on va plus loin ». La complexité croissante des organisations et des entreprises nous amène de plus en plus à collaborer, à réfléchir et à décider à plusieurs. Des recherches récentes ont montré que pour maximiser le niveau d’intelligence d’un groupe, il ne s’agissait pas de rassembler des individus au QI élevé, mais plutôt des personnes diverses, de formations, de sensibilités et d’expériences variées.
En octobre 2025, le Collège de France a tenu son colloque de rentrée sur le thème « Formes de l’intelligence », dont « l’intelligence artificielle est la dernière manifestation », a souligné le philologue Thomas Römer dans son discours d’ouverture. Reste à savoir comment cette nouvelle forme d’intelligence va affecter nos capacités cognitives et quelles mutations elle va provoquer dans nos cerveaux.
