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Reportage

CRACOVIE ENTRE HÉRITAGE ET MODERNITÉ

Réalisé par Sophy Caulier

Riche d’un patrimoine architectural et culturel important , qu’elle entretient , la ville s’est projetée dans le XXIe siècle avec force et ambition.

Des touristes se sont regroupés dans un angle de la place du Marché, au cœur du centre historique de Cracovie. Ils regardent tous dans la même direction, vers le haut du clocher nord de la basilique Sainte-Marie. Ils semblent attendre quelque chose, mais quoi ? Il n’y a personne au balcon du clocher, ni guide en train de raconter l’histoire de cette église qui, comme beaucoup de sites historiques de la ville, mêle les styles du Roman à la Renaissance en passant par le Gothique. Il faut patienter « jusqu’à l’heure », que l’une des petites fenêtres du haut du clocher s’ouvre. Un trompettiste entonne alors un air, le « hejnal », qu’il interrompt brusquement. Il salue de la main, ouvre celle d’à côté et recommence aux trois autres points cardinaux. Heure après heure, le rituel se répète.

Le hejnal est l’une des nombreuses traditions et légendes qui émaillent toute l’histoire de Cracovie. Alors que les Tartares menaçaient la ville en 1241, la légende raconte que le guet souffla dans son instrument pour alerter la population et faire fermer ses portes. Las, une flèche ennemie l’atteignit à la gorge avant la fin de l’alerte. Aujourd’hui, les trompettistes se relaient en haut de la tour pour commémorer cet acte héroïque. De jour comme de nuit, ils rejouent à chaque heure et aux quatre vents ce même air interrompu. Cracovie, que d’aucuns qualifient de « ville magique », aime les légendes. Parmi elles, figure celle du dragon terrassé par la ruse d’un petit cordonnier et sur la grotte duquel le roi Krakus bâtit le château de Wawel, berceau de la cité.

Conjuguer modernité et traditions

Cédric Peltier était consul de France et directeur de l’Institut culturel français, tout proche de la place du Marché et de la basilique, jusqu’à la fin de l’été dernier. L’air de trompette, qui a ponctué ses journées, restera dans ses souvenirs de Cracovie. Ce qu’il retient des années passées dans cette ville ? « Cracovie est attractive, car elle est animée d’une double dynamique. C’est une ville conservatrice, qui entretient et préserve son histoire, son patrimoine architectural, culturel. Le centre historique en témoigne. Mais c’est aussi une ville moderne, qui compte de nombreuses universités, beaucoup d’étudiants, des start-up… » Et cette modernité s’accommode fort bien de la tradition ! L’ouverture de l’année universitaire en fait la preuve chaque automne. En effet, elle commence par une messe et une procession, suivies du discours du recteur. Et cela vaut aussi bien pour les facultés de sciences humaines et sociales que pour les sciences du vivant ou l’ingénierie !

Une ville dynamique

La dynamique qui anime Cracovie est semblable à celle qui porte le pays tout entier. La Pologne « née » après la chute du mur de Berlin, en novembre 1989, s’est transformée à vive allure grâce aux financements européens et à l’ambition des Polonais. Certains prédisent que le pays deviendra la troisième économie européenne d’ici à cinq ans. Et Cracovie est aux avant-postes de cette ambition. Deuxième ville du pays avec ses 810 000 habitants (1,5 million dans l’agglomération), elle s’enorgueillit d’être le centre culturel et intellectuel de la Pologne. Elle a aussi la réputation d’être progressiste et fière de concilier son passé et ses aspirations libérales. Les Cracoviens la disent inclusive, tolérante, volontiers alternative. « À la chute du Mur, les Polonais sont partis d’une page blanche, ils sont confiants dans l’avenir et ils n’ont aucune résistance au changement. De plus, ils sont pragmatiques et exigeants », constate Romain Rebour, multi-entrepreneur et président de la French Tech Krakow, qu’il a créée en 2019. C’est d’ailleurs cet esprit qui l’a séduit lorsqu’il s’y est rendu pour la première fois, en 2018, après des études à Lyon, un séjour Erasmus et plusieurs expériences professionnelles en République tchèque : « Ici, j’ai trouvé cet esprit et cette ambition assumée… La ville est à taille humaine et traversée par un fleuve, ça me rappelait Lyon ! » Huit ans plus tard, il continue d’apprécier sa vie sur place.

Aspect important pour la population, la municipalité est particulièrement soucieuse de la qualité de vie et de l’environnement. La vieille ville est délimitée par une « ceinture verte », un enchaînement de parcs et jardins qui s’étendent sur le tracé des anciennes fortifications. Entre la ceinture verte, le jardin botanique, les bords de la Vistule – le fleuve qui la traverse –, les forêts et les nombreux parcs, les habitants accèdent facilement à une quarantaine d’espaces verts, bien entretenus et… respectés. La ville est propre, des poubelles de tri sont visibles partout, pas une voiture ou un piéton, encore moins un livreur à vélo ne s’aventure à passer si le feu est rouge. Même les vélos et les trottinettes en libre-service sont bien garés. Il faut dire que les sanctions sont immédiates. « Une phrase n’existe pas pour la police polonaise : “Ça va pour cette fois ! » », ironise Romain Rebour. À bon entendeur… Cela vaut à Cracovie, la réputation d’être l’une des villes les plus sûres d’Europe.

Une cité façonnée par l’histoire

Le centre historique, largement piétonnisé, regroupe d’innombrables musées, palais et monuments. En 1978, il a été inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco, qui a classé Cracovie parmi les 12 plus belles villes au monde. La cité compterait pas moins de 100 églises qui témoignent d’une grande variété de styles. La ville se targue d’avoir été le siège de la royauté depuis le XIe siècle, et la capitale de la Pologne du Xe au XVIIe siècles. La cathédrale du Wawel, construite sur la colline éponyme au bord de la Vistule, est, elle aussi, inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco. Trésor national polonais, elle abrite la nécropole des rois et de différentes personnalités du pays. Aux abords de ce Panthéon local, une statue attire les touristes : celle du dragon de la légende du roi Krakus, fondateur de la ville.

Bien qu’il date du Moyen Âge, le château de Wawel est de style Renaissance. Comme bien d’autres monuments locaux, il a subi plusieurs transformations au cours de son histoire. En partie détruit par un incendie en 1499, il est rénové par des architectes italiens. Le style plaît aux bourgeois de la ville qui s’empressent de l’adopter pour leur demeure. Une des caractéristiques de Cracovie, qui lui confère un cachet singulier, est ce mélange des genres. Elle a, en effet, connu plusieurs grands incendies qui, à chaque fois, ont entraîné des rénovations, des extensions et l’adoption de styles différents. De plus, la ville a été peu détruite pendant la Seconde Guerre mondiale. Aussi, toutes les traces des modes architecturales précédentes ont survécu. Puis l’ère soviétique a ajouté sa marque. Aujourd’hui, partout dans la ville, une église baroque peut côtoyer un palais XIXe, un immeuble moderne de verre et d’acier ou une bâtisse de style stalinien.

Un centre culturel, actif et attractif

Cracovie continue de se transformer. En 2019, la municipalité a acquis les terrains et les bâtiments laissés vacants par l’hôpital universitaire dans le quartier de Wesola – qui veut dire « joyeux » –, à la frontière du centre historique. Tous les services hospitaliers ont été regroupés dans des immeubles modernes au sud-est de la ville, dans le quartier de Prokocim. « C’était une occasion unique de redéfinir un quartier en centre-ville et de lui trouver une nouvelle identité, une nouvelle activité qui reste en lien avec la santé et le bien-être », explique Nina Gabrys-Janowska, directrice adjointe chargée de la programmation à KBF, le bureau des festivals de Cracovie. Avec la participation des citoyens, la ville a imaginé la refonte du site. Il héberge déjà ou accueillera bientôt la « pharmacie du design », une maison de la littérature, une médiathèque, un incubateur culturel, un institut de la culture régionale, etc. Le tout dans un grand parc que piétons et cyclistes n’ont pas tardé à investir. Nommée « capitale européenne de la culture » en 2000, Cracovie recense plus de 40 festivals dans l’année. Littérature avec le Conrad Festival, cinéma, musique notamment avec le Jazz Festival en été et Misteria Paschalia, un célèbre festival de musique baroque, les rendez-vous culturels se succèdent au fil des mois et attirent un public toujours plus nombreux, autant local qu’international.

Sa dimension culturelle transparaît aussi dans ses musées et ses galeries, qui abriteraient pas moins du quart de l’art polonais, et des trésors, comme La Dame à l’Hermine de Léonard de Vinci, dans le musée des Princes Czartoryski. Tant d’événements et de sites culturels attirent bien sûr les touristes, mais aussi beau- coup d’artistes et d’écrivains. « L’identité de la ville est associée à la littérature, à la peinture, à la musique, au cinéma, par des noms célèbres comme le chef d’orchestre Krzysztof Penderecki ou le cinéaste Andrzej Wajda. Cracovie s’enorgueillit d’avoir deux prix Nobel de littérature… Ici, c’est un peu “la vie de Bohème” [en français dans le texte, ndlr], la ville a une énergie créative qui attire. Les jeunes viennent de partout étudier aux BeauxArts ou à l’école de théâtre puis ils s’installent et créent ici », raconte Nina Gabrys-Janowska.

Une forte population universitaire

De même, les universités, très réputées, attirent chaque année de nombreux étudiants des régions de Pologne mais aussi de toute l’Europe. La plus célèbre, la Jagellonne, a vu le jour en 1364. Ses facultés couvrent tous les domaines et occupent une centaine de bâtiments dans la ville. Plus récente, l’université AGH, Académie des mines et de la métallurgie, est née en 1919 pour former les ingénieurs et les techniciens nécessaires à l’exploitation des mines de sel et de charbon. Aujourd’hui, elle enseigne tous les domaines des sciences et des technologies, de l’informatique au spatial, de la physique à la géodésie… En tout, la ville accueille 137000 étudiants dans une vingtaine d’institutions, dont 10 universités publiques. Ce qui les attire ? La qualité des enseignements et la disponibilité d’équipements. Cracovie dispose d’un accélérateur de particules et de supercalculateurs dont l’un des plus puissants d’Europe. Le secteur aérospatial est aussi en fort développement, d’autant plus depuis qu’un astronaute polonais a participé à une mission spatiale à bord de la Station spatiale internationale (ISS) en juillet 2025. « La ville est facile à vivre et bien située pour voyager en Europe. Pour beaucoup d’étudiants étrangers qui viennent, le coût de la vie est moins élevé que dans leur pays », ajoute Malgorzata Zabinska, professeure au département d’informatique d’AGH, coordinatrice du programme Erasmus pour les étudiants français. Ces bonnes conditions incitent nombre d’étudiants à rester à Cracovie après leurs études. Cette population jeune et internationale fait que la ville est animée en permanence. Bars, salles de concert, tatoueurs, barbiers et bars à matcha se sont multipliés. Partout dans la ville, il suffit de faire quelques pas pour trouver une supérette de quartier Zabka, identifiable de loin avec son enseigne lumineuse verte, l’équivalent des « dépanneurs » de Montréal, de quoi se nourrir à – presque – n’importe quelle heure du jour et de la nuit !

Un écosystème vertueux

Cracovie est aussi très attractive pour les entreprises et les start-up. « Jusqu’aux années 2000, la vie n’était pas facile pour les entrepreneurs en Pologne. Il n’y avait pas de bonnes pratiques, de partage d’expériences, peu d’investisseurs… Il a fallu tout créer », rappelle Dominika Walec, membre du conseil municipal en charge des affaires économiques et à l’origine de projets d’incubateurs ainsi que du premier rapport sur les start-up locales. « Aujourd’hui, Cracovie a l’esprit entrepreneurial ! Les entreprises ont accès à un vivier de talents dans de nombreux domaines, elles entretiennent de bonnes relations avec les universités. La ville accueille plus de 300 grandes entreprises parmi lesquelles Google, IBM… » La qualité des ingénieurs conjuguée à des salaires encore légèrement inférieurs à ceux des pays d’Europe de l’Ouest font de la ville un des principaux hubs technologiques européens et l’un des tout premiers mondiaux pour les services informatiques.

Un niveau de vie agréable, mais élevé

La croissance du tourisme contribue, elle aussi, à l’économie de la métropole. Le nombre de touristes est passé de 13 millions en 2025 à 16 millions en 2026, dont les trois quarts sont Polonais. Corollaire de ce succès, la vie devient un peu plus chère, le logement aussi, notamment dans le centre, ce qui pourrait pénaliser

les jeunes à terme. Toutefois, Cracovie espère se protéger de l’« airbnbisation » de son centre historique. « De nombreux immeubles appartiennent à la ville ou sont gérés par la municipalité », rassure Dominika Walec. Et le centre historique comme le quartier juif de Kazimierz sont encore protégés.

Cracovie non seulement protège son histoire et sa mémoire, mais veut aussi les faire vivre. C’est de la ville que partent les visites du camp d’Auschwitz- Birkenau. Situé à une soixantaine de kilomètres de Cracovie, le site reçoit deux millions de visiteurs par an. Le souvenir se perpétue aussi au cœur de la ville, dans l’ancien quartier juif de Kazimierz. Il n’y reste que quelques centaines de Juifs alors qu’ils étaient 65 000 en 1939, soit un quart de la population à l’époque. Tourné à Kazimierz, le film La Liste de Schindler de Steven Spielberg, qui raconte comment l’industriel allemand a sauvé 1 200 Juifs pendant l’Occupation nazie, a ravivé l’intérêt pour le quartier, qui rassemble aussi des Juifs ukrainiens depuis l’invasion russe de 2022, et israéliens depuis les attaques d’octobre 2023. Chaque année, Kazimierz accueille le Festival de la culture juive, créé en 1989. La mémoire de la Shoah s’entretient également au musée de la rue Pomorska, dans le bâtiment qui était le siège de la Gestapo à Cracovie. Intitulée Les Cracoviens en temps de terreur, 1939-1945-1956, l’exposition donne aussi accès aux archives de ces époques et aux cellules des prisonniers.

Beaucoup d’Ukrainiens sont arrivés en Pologne depuis 2022, 2 millions selon les estimations. Combien dans la province Sud et à Cracovie ? Nul ne le sait précisément. Maîtrisant souvent le polonais, ils s’intègrent facilement. Certains ont réinstallé leur entreprise dans la région ; d’autres télé travaillent pour leurs employeurs ukrainiens ou autres. C’est le cas d’Olha Afanasyeva, responsable du développement international à Kiev d’une société informatique. Elle était en voyage à l’étranger fin 2021 lorsqu’elle s’est cassé la jambe. Immobilisée pendant deux mois, elle n’est pas retournée en Ukraine où vivent toujours sa famille et ses amis. Installée à Cracovie, elle continue à travailler. « Depuis que je suis arrivée, je vis une sorte de lune de miel avec la ville, que j’aime beaucoup, mais depuis que j’ai visité Gdansk, je trouve qu’il manque quelque chose à Cracovie… la mer ! » répond-elle dans un sourire.

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ECO KEYS #11

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