Fin juin 2026, la canicule pulvérise tous les records de températures jamais enregistrés en France. Le Finistère suffoque sous 40° C, la chaleur provoque l’explosion de deux trans- formateurs. « 120 000 habitants du département sont privés de courant », annonce RTE, gestionnaire du réseau de transport d’électricité. Estelle, qui s’est réfugiée dans sa voiture pour recharger son téléphone portable sur l’allume-cigare, témoigne sur l’antenne de France Info : « Chez nous, les volets roulants électriques sont bloqués. Onvit dans le noir, et la nuit, il n’y a pas moyen de faire entrer la fraîcheur relative et de renouveler l’air dans la maison. » Devoir se calfeutrer dans son véhicule parce que son logement est devenu invivable et chercher, là, le seul moyen de ne pas perdre le contact avec le monde, sa famille et « toute sa vie » en maintenant son téléphone portable en charge : l’histoire d’Estelle reflète bien quelques-unes des absurdités auxquelles nous conduit parfois le « tout-électronique ». Téléphone portable, climatiseur, volets roulants : l’électrique, l’électronique, le numérique ont envahi nos vies et c’est là le hic, lorsque l’alimentation est coupée ou qu’un bug se glisse dans les circuits.
Quand Éric, 56 ans, employé dans la biotechnologie, prend pour la première fois le volant de sa nouvelle voiture, bien vite le plaisir de la conduite est entravé. Le véhicule contrecarre les intentions du conducteur : « La direction résistait à mes mouvements, me maintenant au milieu de la voie de droite, prenant le contrôle de la trajectoire, raconte Éric. J’ai réalisé qu’il devait y avoir un système d’aide au suivi de voie. Ce n’était donc pas dangereux, au contraire, mais cela m’a surpris dans la prise en main du véhicule. Je préférerais me passer de ce système pour retrouver plus d’autonomie. »
Une expérience aujourd’hui banale liée à l’électronique embarquée. Elle se complique pour certains conducteurs qui se trouvent confrontés à un « freinage fantôme » : le véhicule s’arrête brusquement alors qu’aucun obstacle n’a été détecté visuellement par le conducteur. Ce déclenchement du freinage d’urgence peut être dû à une mauvaise lecture par la caméra des panneaux de limitation de vitesse sur le bas-côté, dans le cas d’une bretelle de sortie d’autoroute par exemple, ou à un défaut de réglage du GPS lors- qu’une route limitée à 50 km/h jouxte une voie express.
Vous avez dit intelligent ?
Tout comme dans les années 1970, lorsque le « tout-électronique » a envahi le quotidien – et l’on ne compte plus aujourd’hui le nombre de « couteaux électriques » qui dorment dans les placards de nos grands-mères (voir Encadré « La technologie et nous, une histoire sans fin ? ») –, le consommateur du XXIe siècle est confronté au smart everything , destiné à rendre tout objet « intelligent », jusqu’à la gourde connectée qui envoie une notification sur votre smartphone afin de vous signaler qu’il est temps de boire de l’eau… La domotique dépasse aujourd’hui le seul enjeu du confort : elle devient un outil de gestion intelligente du logement. « Les systèmes actuels sont capables de recueillir des informations sur l’environnement d’un logement, la qualité de l’air, la température, la luminosité et d’agir en conséquence pour réguler les thermostats, lever ou baisser les volets, explique Cédric Locqueneux, fondateur du site Maison et Domotique. En termes de sécurité, outre les caméras contrôlables à distance, « des “scénarios” peuvent être mis en place en cas d’absence pour allumer les lampes dans la maison en respectant un rythme de vie normal, mais aussi mettre en marche la télévision, la radio et même simuler une conversation… » Et l’intelligence artificielle facilite la programmation : « À partir des données qu’elle reçoit, l’IA met en œuvre des routines adaptées à chaque situation, à chaque mode de vie », souligne Cédric Locqueneux.
Si les effets négatifs de la panne de courant peuvent être en partie limités par l’utilisation de batteries capables de prendre le relais pour les fonctions basiques, et notamment l’ouverture des fameux volets roulants, un autre sujet sensible est celui de la dépendance lorsque les serveurs informatiques sont hébergés à distance, dans un « cloud », qui peut être coupé à tout moment par le fournisseur : « Toute connexion induit un risque de perte de souveraineté », insiste François-Xavier Jeuland, vice-président de Smart Buildings Alliance (SBA) qui a établi un label, reconnu aujourd’hui dans le secteur des activités tertiaires, assurant au bâtiment « futé » (smart) un minimum de garantie en termes de cybersécurité et de souveraineté des données : « De la même manière que sont proposées des politiques publiques de rénovation énergétique des bâtiments, il faut penser une politique publique de rénovation numérique des logements », propose François-Xavier Jeuland. La technologie n’a pas fini de s’implanter jusque dans les quatre murs de nos maisons.
Dépendance numérique
Au mois de mars dernier, alors que le porte-avions Charles-de-Gaulle est appelé en Méditerranée, un marin a rendu possible la localisation précise de l’es- cadre française à travers le réseau social Strava, qu’il utilisait pour partager ses performances sportives. Une information sensible délivrée sur un réseau aux 120 millions d’abonnés à travers le monde en 2024, selon Strava. Si cet in- cident a permis une prise de conscience par les autorités de la perméabilité du secret, il a aussi mis en lumière l’appli- cation créée en 2009. À la renommée moins sulfureuse a priori que TikTok ou Instagram, Strava bénéficie auprès de jeunes et d’adolescents d’un engouement qui conduit certains vers une forme de dépendance. Axée sur la compétition, l’application a des répercussions sur le plan sportif mais aussi sur la perception que l’on a de soi, explique Laura Grüning, autrice d’une étude publiée par l’Université de Salzbourg (Autriche) en 2024(1). « On sait depuis plusieurs années que l’utilisation quotidienne des réseaux sociaux basés sur la comparaison des individus entre eux a des effets sur l’estime de soi et, par-delà, sur le bien-être mental des plus fragiles, rappelle Laura Grüning. Or, sur Strava, les utilisateurs évaluent continûment leurs résultats à ceux des autres. »
Reprendre la main sur le bouton
« Depuis quelques semaines, j’ai trois ampoules connectées qui, à certains moments aléatoires de la journée, se mettent à s’allumer puis à s’éteindre toutes les neuf à dix secondes, explique Tyto (Anderson) sur reddit.com. Du coup, c’est discothèque à la maison et je suis obligé de débrancher les lampes pour avoir la paix. » Pour éviter ces situations ubuesques ou pour résister à l’omniprésence des technologies dans leur quotidien, certains vont trouver refuge dans des monastères, laissant téléphones portables et montres connectées à l’entrée de leur cellule. Autre proposition, les séjours de « détox numérique » fleurissent dans le pays. Les participants témoignent sur les réseaux sociaux d’un « bien-être retrouvé », d’un « grand nettoyage du cerveau, apaisé » au sortir de ces expériences où l’électronique est laissée de côté. Mais une retraite spirituelle ou des vacances déconnectées ne durent qu’un temps.
D’autres choisissent d’agir au quotidien pour « reprendre le pouvoir sur les objets », ainsi que l’affirme Christine Richon, adhérente de l’association LOWb- jethèque, située à La Garde, dans le Var. Du four solaire à la marmite norvégienne, en passant par le frigo du désert ou la yaourtière, il s’agit pour les adhérents « de ne plus être tributaire de choses qui nous dépassent, insiste Christine Richon, notamment en connaissant le fonctionnement de l’objet : c’est parce que je comprends comment fonctionne un four solaire que je sais en tirer le meilleur parti ». Pour Sophie Ayoubi, fondatrice de LOWbjethèque en 2024, il est nécessaire de « revenir à des principes simples, oubliés du fait du passage à l’électronique ». La volonté d’être « indépendants de systèmes qui peuvent se montrer faillibles » est également présente : « Les pannes de courant, les crises énergétiques sont déjà là et vont se répéter. Avec nos objets utilisant peu ou pas d’électricité, nous nous préparons sereinement à ces défaillances », avance Sophie Ayoubi. La démarche s’inscrit aussi dans la perspective d’économiser la ressource. « Nous proposons le prêt d’outils afin de mutualiser leur utilisation plutôt que de s’orienter systématiquement vers l’achat, souligne-t-elle. C’est là la première motivation pour les adhérents de rejoindre cette “bibliothèque d’objets”. » En France, le Low-tech Lab fédère les communautés «low-tech» dont s’inspire LOWbjethèque. L’association varoise contribue par ailleurs au Réseau français des bibliothèques d’objets (rfbo.fr), que l’on trouve également à Montreuil, Toulouse et Arles notamment.
