En juin 2025, Carine Bécard, voix connue de France Inter depuis plus de quinze ans, et une recherche annonçait qu’elle quittait l’antenne pour devenir vigneronne en Bourgogne. Un monde qu’elle avait découvert lorsqu’elle présentait l’édition de 13h de France Bleu Champagne. Parfaitement épanouie dans son métier de journaliste politique, elle réalise néanmoins au moment du Covid qu’elle pourrait regretter de ne pas explorer cette deuxième vie professionnelle. En parallèle de son métier, elle suit à distance la formation du lycée viticole de Beaune. Un enseignement « à l’anglo-saxonne », émaillé de nombreux stages « pour me tester et vérifier que j’en étais physiquement capable ». Depuis qu’elle a quitté France Inter, elle travaille à temps plein chez Céline et Laurent Tripoz, un couple de vignerons de Loché dans le Mâconnais, dont elle prendra la succession avec son compagnon lorsqu’ils partiront à la retraite d’ici quelques années.
Ce métier de vigneron, pourtant très physique et difficile, séduit de nombreux cadres en reconversion. Par exemple, Pierre Moureu. À 54 ans, licencié économique de l’entreprise de nettoyage qu’il avait présidée puis vendue suite à un redressement judiciaire, il réfléchit à « ce qui lui ferait plaisir ». Réponse : mettre le cap sur une propriété du XIe siècle située dans l’Yonne, que possède la famille de son épouse. Et passer le brevet professionnel responsable d’exploitation agricole (BPREA). Toute la famille (dont cinq enfants) s’installe dans l’Yonne. « Le plus compliqué, ça a été le transfert depuis Paris de mon dossier France Travail, qui a financé ma formation. » Une formation pendant laquelle il côtoie beaucoup de jeunes de 25 ans, et quelques quadragénaires. « Les plus vieux sont plus volontaires et plus flexibles, car nous n’avons pas trente ans devant nous », souligne-t-il. Si les pieds qu’il a plantés lui-même n’ont quasiment rien donné, avant même la fin de son BPREA, il a pu racheter quelques vignes. Et, grâce à la vente de ses locaux parisiens, financer les travaux pour transformer la propriété familiale en exploitation viticole. Malgré la reconnaissance dont bénéficie le Domaine du Château blanc, qui s’étend aujourd’hui sur six hectares, et des vins « vendus très correctement », la rentabilité n’est pas encore au rendez-vous. Pas de quoi décourager l’un de ses fils, Maxime, qui a repris l’exploitation en 2023. « C’est la cerise sur le gâteau » qui vient couronner une reconversion que Pierre n’a pas regrettée un instant, malgré les difficultés rencontrées en chemin, les erreurs de débutant et l’impératif de raisonner sur le temps long. « L’IA va remplacer des emplois partout, mais nous, nous faisons tout par nous-mêmes, nous essayons de comprendre la nature. »
Déménager le temps d’une formation, un sacrifice auquel il faut se préparer
Prendre le temps, c’est un luxe que peuvent se permettre certains cadres au tournant de la cinquantaine, sans emprunts immobiliers à rembourser ni études des enfants à financer. Car les reconversions vers des métiers manuels s’accompagnent en général de revenus nettement plus faibles, mais aussi plus irréguliers.
Ces changements de cap sont le plus souvent décidés à l’issue d’une carrière marquée par un fort investissement et des périodes d’épanouissement, et parfois d’accidents de parcours. Ainsi, c’est après quatre burn-out « de plus en plus rapprochés et de plus en plus longs » que Christine Lecointre s’est décidée à sauter le pas en 2019. Et à abandonner une carrière dans la finance d’entreprise, synonyme de stress, de rythme effréné et de méthodes de management brutales. En quête d’un métier manuel comme l’étaient déjà tous ses hobbies (mosaïque, couture, tapisserie…), c’est à la suite d’une rencontre avec un passionné de belles voitures que lui vient l’idée de la sellerie. À la différence des bourreliers qui confectionnent des selles d’équitation, les selliers-garnisseurs fabriquent des coussins et auvents pour automobiles, motos, bateaux ou encore pour le secteur médical. « Ce qui m’intéressait, c’était d’aller de l’idée jusqu’à la réalisation. » Les écoles qui forment à ces métiers ne sont pas légion. Bien que domiciliée à Nantes avec deux enfants qu’elle élève seule, Christine opte pour l’école du cuir de Soissons. Avec quelques mois de décalage en raison du Covid, la voilà partie pour un an de formation, avec retour à Nantes tous les quinze jours, où son fils aîné garde son petit frère. Sa classe compte une quinzaine de personnes qu’elle aurait eu peu d’occasions de croiser ailleurs : un jeune ayant abandonné un CAP de charcuterie, un éducateur à temps partiel, d’anciens cordonniers ou encore un chauffeur routier passionné d’automobile, avec lequel elle partage un hébergement. Entre ceux qui ont déjà un parcours professionnel derrière eux, les passionnés et les jeunes en errance, pas facile de s’entendre avec tout le monde. Surtout avec les masques, toujours de rigueur à l’époque. Et surtout en étant traités comme des gamins par une enseignante aussi dépourvue de pédagogie que de bienveillance.

Le travail accompli, une satisfaction propre aux activités manuelles
Mais le jeu en valait la chandelle. Après un an de formation intensive et un stage en entreprise, Christine revient, à Nantes, munie de son diplôme. Elle choisit le nom de son entreprise, crée son site, suit des ateliers de la chambre de commerce sur le référencement, la prospection ou la veille concurrentielle. Et participe au Salon Historic Auto, qui draine 25 000 visiteurs. Depuis la restauration de son premier Combi de 1961 dans son garage, « cela ne s’est jamais arrêté ». Notamment grâce au bouche-à-oreille et à ses partenariats avec des garages de véhicules de luxe, « les meilleurs prescripteurs ». Au point qu’elle peut se permettre le luxe de refuser des commandes et qu’après avoir nettement augmenté ses tarifs, elle estime son salaire « très correct ». Accompagnée pendant quelques mois par l’association Force Femmes « car j’avais besoin d’un regard extérieur pour accompagner la croissance de mon activité »,elle apprécie tout particulièrement de «tout maîtriser de A à Z» et de ne plus avoir d’équipe à encadrer. Pas même un apprenti ou un stagiaire. Catherine, elle, vient d’obtenir son CAP de boulangerie à 52 ans, après une carrière débutée dans la banque puis dans l’entreprise familiale, avant de se conclure par un poste de commerciale en télétravail complet, dans lequel elle ne voyait ses collègues qu’une fois par an et subissait les sautes d’humeur d’un chef bipolaire. À sa passion pour la boulangerie s’ajoute la perspective de « voir le travail accompli à la fin de la journée », ce qui est rarement le cas dans la plupart des métiers en col blanc. Au cours de son CAP, elle a trouvé particulièrement enrichissant de côtoyer des jeunes (dont certains en reconversion à 16 ans à peine entre un CAP pâtissier et un CAP boulangerie) et de travailler tous les jours en boulangerie lors de son stage. Elle s’apprête à lancer un projet bien précis : ouvrir son propre laboratoire et vendre des pains au levain et des farines anciennes à la demande, livrés par des personnes en situation de handicap en modes de déplacement doux.
Retrouver du sens à son travail tout en changeant d’air
Comme Pierre, Christine ou Catherine, la plupart des cadres en reconversion optent pour l’entrepreneuriat, « ce que leur permet leur important capital économique et intellectuel, et les compétences acquises dans leur vie de cadre », analyse la sociologue du travail Anne Jourdain. Pour elle, la multiplication des reconversions à la cinquantaine reflète un malaise pro- fond. « Affectés à des postes sous-valorisés alors qu’ils se sont beaucoup investis, ils ne se sentent plus à leur place. » Évoquant La Révolte des premiers de la classe, un essai de Jean-Laurent Cassely sur la perte de sens, paru en 2017, elle estime que les burn-out résultent d’effets structurels du marché du travail, générateurs de beaucoup de souffrance.
Cette perte de sens, c’est d’ailleurs ce qu’évoque Jean-Christophe, devenu jardinier-pépiniériste à 55 ans après trente ans sur les marchés financiers et dans la gestion de patrimoine. « Aujourd’hui, la déontologie et l’intérêt du client s’effacent derrière des objectifs quantitatifs toujours plus ambitieux », regrettet-il. D’où sa décision, en 2020, de quitter Strasbourg pour le Lot et de changer d’air. D’après le chercheur en sociologie Antoine Dain, qui a notamment travaillé sur la reconversion de cadres vers l’artisanat d’art, la reconversion est souvent perçue comme une opportunité de déménager, de modifier ses horaires de travail, parfois de s’aménager une préretraite.
L’Association pour l’emploi des cadres (Apec) reconnaît que la crise sanitaire et une prise de distance avec leur situation professionnelle ont suscité chez les cadres du secteur privé des envies de changement et une recherche de sens et d’utilité, également alimentées par l’incertitude qui pèse sur l’évolution de leurs métiers sous l’effet des transformations numérique et écologique.
Les reconversions radicales ne concernent encore qu’une minorité de cadres
Cependant, Anne Jourdain met en garde contre le fantasme du métier manuel, bien différent de la pratique amateure, et la difficulté à gérer l’incertitude des revenus propre à l’indépendance, responsable de certains retours en arrière, ou a minima d’ajustements par rapport au projet initial. Jean-Christophe, qui ambitionnait de devenir jardinier, s’est rendu compte qu’il était « difficile de trouver une clientèle en arrivant dans une région où la population est âgée et où les nouvelles constructions sont rares ». Mais il a eu la chance de pouvoir reprendre une pépinière qui venait de fermer.
Patrick, qui a suivi une formation en réparation de cycles dans le cadre d’un aménagement de son temps de travail chez Thales à l’approche de la retraite, ne pourra finalement pas exercer ce nouveau métier de façon rémunérée. Les règles encadrant le cumul emploi-retraite l’ont contraint à dissoudre son activité d’auto-entrepreneur pour pouvoir percevoir sa pension. Mais en l’exerçant de façon bénévole au sein d’associations, il y trouvera ce qu’il y cherchait en priorité : maintenir une vie sociale riche après la retraite.
Outre une certaine sécurité financière qui leur permet d’encaisser les éventuels accidents de parcours et de longs parcours professionnels parfois émaillés de désillusions, les reconversions autour de la cinquantaine pourraient bien être motivées aussi par les difficultés d’accès à l’emploi des seniors. Comme le souligne un rapport de l’Apec publié début 2026 : « Après 50 ans, l’âge devient un frein majeur au retour à l’em- ploi des cadres. » Pourtant, « c’est un argument rarement avancé, observe Antoine Dain. Mais c’est un fait avéré qui suscite des craintes, et un projet de reconversion devient alors un horizon possible, dans un contexte politique qui responsabilise et individualise les parcours professionnels ». Anne Jourdain abonde : « La reconversion devient la clé de tout, et chacun est invité à chercher une solution individuelle plutôt qu’à revendiquer collectivement. »
Toutes tranches d’âge confondues, la proportion de cadres ayant un projet de reconversion reste stable, aux alentours de 30% depuis 2022. Elle est plus forte encore chez les moins de 30 ans qui n’ont pas encore charge de famille et vivent mal le gouffre entre leurs aspirations et la réalité du monde du travail.
Mais de façon générale, les reconversions radicales restent très minoritaires. D’après l’Apec, 60 % des cadres en reconversion cherchent plutôt un emploi
dans la continuité de celui qu’ils occupaient précédemment, 15 % seulement optant pour un métier radicalement différent. L’Apec insiste par ailleurs sur des facteurs clés de réussite d’une reconversion tels qu’un temps de préparation suffisant et une bonne connaissance de l’environnement de leur reconversion, notamment des possibilités d’accompagnement et de financement, dont le dispositif Conseil en évolution profession- nelle (CEP) qu’elle propose.
Antoine Dain connaît ces statistiques. Mais il estime que dans le contexte actuel, en ancrant l’idée que la reconversion est possible, voire désirable, la médiatisation de parcours réussis pourrait bien contribuer à une accélération de la tendance.
