Point de rencontre entre l’Atlantique et la Méditerranée, entre l’Europe et l’Afrique, carrefour entre l’Orient et l’Occident… Tanger a tout pour nourrir l’imaginaire. Ville de business, ville de plaisirs, ville de passage… ou encore ville cul-de-sac pour ceux qui rêvent de rejoindre cette Europe qui se dresse là sous leurs yeux, quasiment à portée de main.
C’est le matin, lorsque le soleil commence à illuminer la casbah – la partie haute de la vieille ville fortifiée – qu’il faut se perdre dans le labyrinthe de ses étroites ruelles. On y déambule en solitaire, avec pour seule compagnie les chats errants, qui contrairement à nous, semblent parfaitement retrouver leur chemin. Cependant, pas d’inquiétude : on le sait, c’est en redescendant la pente que l’on retrouvera inévitablement les marchands de la médina et la place du 9-Avril-1947, cœur battant de la ville qui s’anime à mesure que la journée avance.
C’est aussi le moment idéal pour visiter des musées encore déserts : le musée Dar Nabia, le musée de la Kasbah, le musée Ibn Battouta, et surtout la Légation américaine, où chaque détail de cet ancien consulat des États-Unis, resté dans son jus et vidé de ses anciens occupants, témoigne du passage à Tanger de nations étrangères.
Car Tanger est bien le point de convergence d’intérêts qui dépassent le pays. Au-delà de sa légende, de son esthétique que de nombreux peintres ont voulu immortaliser, que de nombreux écrivains ont voulu décrire, il existe un autre Tanger, commercial et industriel, qui connaît depuis vingt ans une formidable expansion économique. Grâce, entre autres, à Tanger Med, complexe portuaire mondial de premier ordre, devenu essentiel au développement du Maroc.
La cité vit donc au rythme des flux de marchandises et d’humains qui la traversent, mais aussi de ceux qui s’y enracinent, tentant d’y faire vivre une scène culturelle contemporaine, éloignée de l’image romantique et littéraire d’un Tanger qui n’existe plus depuis longtemps.
« Quand en 2004, je suis arrivée à Tanger, j’ai convenu, en effet, que cette ville avait quelque chose, mais que ce dont on m’avait parlé semblait avoir complètement disparu », se rappelle Stéphanie Gaou, fondatrice de la librairie-galerie Les Insolites.
« Je me suis donc dit qu’au lieu de me baser sur un passé révolu, il me faudrait comprendre son présent, aller vers la littérature marocaine, me détacher du mythe de Paul Bowles, de la Beat generation, et montrer aussi de jeunes artistes qui n’avaient alors pas vraiment de lieu pour exposer. »
La voie royale
Il y a vingt ans la population de Tanger était d’environ 600 000 habitants. Elle s’élève aujourd’hui à 1 400 000. La ville s’enrichit, une classe moyenne émerge, même si ce sont avant tout des ouvriers employés dans les industries qui, venus de partout au Maroc, s’y sont installés.
« C’est incroyable ce qui s’est fait en vingt ans, témoigne Olivier Conil, galeriste établi depuis une vingtaine d’années à Tanger. La ville s’est dotée d’infrastructures qui lui faisaient totalement défaut : des autoroutes et surtout le TGV (mis en service en 2018), qui nous permet d’accueillir des visiteurs de Rabat, de Casablanca et bientôt de Marrakech (ndlr : une liaison prévue pour 2029). Partout le Maroc est en chantier. On n’a pas conscience en Europe du travail accompli, ici depuis vingt ans, grâce à la volonté d’un peuple et surtout d’un roi. »
Ce développement spectaculaire, le Maroc le doit effectivement à Mohammed VI, arrivé au pouvoir en 1999. Porté par une vision ambitieuse, il a immédiatement mis en œuvre une série de réformes ainsi que de grands projets d’infrastructures, en particulier pour le nord du pays. Les chantiers sont nombreux, mais l’un des points d’ancrage de sa politique commerciale est Tanger Med, grande plateforme portuaire et industrielle lancée en 2009.
Située à 50 km à l’est de la ville, dans une zone isolée, elle est accessible par une route peu fréquentée par les touristes (préférant se promener de l’autre côté de Tanger vers le cap Spartel et ses falaises). Tanger Med offre un contraste saisissant avec la rusticité des collines avoisinantes. Difficile de rester de marbre devant ses gigantesques grues portuaires, ses monumentaux empilements de conteneurs, les 3 000 hectares de sa plateforme industrielle.
Avec ses 10,24 millions de conteneurs traités en 2024 et une croissance de plus de 18% en 2025, Tanger Med se classe dans le top 20 des infrastructures portuaires. Un monde d’ordre et d’organisation ultra efficace et ultra sécurisé.
« Certains ports français font appel à Tanger Med pour de la formation, explique Jean-Charles Damblin, directeur général de la Chambre française de commerce et d’industrie du Maroc (CFCIM). Leur expertise est très recherchée, car ils ont atteint un très haut niveau de professionnalisme avec des taux de rotation élevés et des temps de déchargement très faibles. »
Pour ce fin analyste de l’économie marocaine, le point de tangente du commerce extérieur français avec le Maroc a été l’installation, en 2012, de l’usine Renault, qui, à ce jour, a produit plus d’un million de véhicules fabriqués dans la zone industrielle Tanger Automotive City (TAC) et exportés via Tanger Med.
« Nul doute que l’aménagement de Tanger faisait partie des promesses avancées pour attirer non seulement Renault, mais aussi tout l’écosystème l’accompagnant. D’ailleurs, alors que nous étions le premier partenaire du Maroc, nous sommes passés à la seconde place, parce que Renault a dû importer ses blocs moteurs et ses jantes fabriqués dans le sud de l’Europe. Ce qui a placé l’Espagne à la première place. Mais si on regarde bien, ce n’est pas tant sur les produits espagnols que ça s’est joué, mais sur les produits français venus d’Espagne. Depuis la visite en 2024, du président Macron, on a entendu parler de beaucoup de choses. Certes, l’achat d’hélicoptères Airbus et de rames TGV Alstom vient d’être confirmé, mais ce sont des entreprises chinoises et surtout espagnoles, qui dominent les projets de génie civil. Oui, Engie remporte des marchés, mais on n’importe pas les éoliennes ni le vent qui les pousse ! On ne crée donc pas beaucoup de valeur avec ces projets. »
Regarder vers le Sud
C’est désormais vers le sud que se tourne Tanger Med, souhaitant être aussi la plate-forme d’échanges économiques entre l’Afrique subsaharienne et le reste du monde.
« Le Maroc est en train de prendre un virage, poursuit Jean-Charles Damblin. Tanger est aujourd’hui à son apogée portuaire et c’est pour cette raison qu’on a construit Nador, 350 km plus loin dans la baie de Betoya. Après s’être tourné vers la mer, le royaume regarde désormais vers la route des Caravanes. Et pour conclure, je vous prédis, même si j’ai encore du mal à y croire techniquement, que le projet de tunnel sera un important élément déclencheur. »
En effet, ce vieux rêve d’un tunnel dans le détroit de Gibraltar pourrait bien se concrétiser. On en parlait déjà à la fin des années 1970, mais une récente étude allemande vient de confirmer sa faisabilité. Le Maroc et l’Espagne devraient se prononcer d’ici à 2027, pour un projet qui ne verra toutefois pas le jour avant 2040…
En attendant, Tanger Med demeure la voie d’accès privilégiée pour le traitement et l’expédition de marchandises venues du sud. La récente installation d’African Coffee Hub, dans la zone franche, l’illustre parfaitement.
« Le Maroc a déjà accompli la partie la plus difficile, c’est-à-dire créer une plate-forme logistique qui rapproche l’Afrique du reste du monde. Notre port est connecté à 180 ports dans le monde et en mesure de livrer l’Europe en trente minutes, les États-Unis et le Canada en cinq jours, indique Sanae Benabdelkhalek, PDG d’African Coffee Hub. Sa Majesté le roi Mohammed VI a compris avant tout le monde que l’Afrique ne pourra se développer qu’en maîtrisant ses routes commerciales. »
La femme d’affaires maîtrise le monde du café. Elle a travaillé pour Nespresso au Maroc, puis a créé son entreprise d’importation et de distribution de café torréfié. Elle connaît le marché, ses besoins, ses lacunes, surtout en ce qui concerne la rémunération des agriculteurs : « Ils travaillent très dur, mais victimes d’intermédiaires, le fruit de leur labeur profite surtout à des acteurs lointains. »
Dans l’entrepôt de Tanger Med, les grains verts africains sont triés grâce à une technologie de tri optique, avant d’être expédiés – avec traçabilité via NFC ou QR code –, en Europe ou ailleurs, pour être torréfiés. « Le marché est devenu de plus en plus exigeant, d’où la nécessité de créer un hub qui regroupe tout le café d’Afrique, le mettant sur le même pied d’égalité que le café produit en Amérique latine ou en Asie. Car il ne faut pas oublier que l’ADN du café, c’est bien l’Afrique ! »
Une ville en mutation
C’est en flânant du côté de la Corniche, la longue promenade qui longe la mer (rénovée à grands frais depuis), que se ressentent les effets de l’essor économique de Tanger. Le vieux port a été entièrement déblayé et réaménagé, transformé en marina urbaine : Tanja Marina Bay. Les panneaux publicitaires pour des projets immobiliers résidentiels et des hôtels de luxe sont légion, fruits d’investissements étrangers, locaux, parfois même suspectés de servir au blanchiment d’argent du narcotrafic.
Certains sont en cours de construction, d’autres au simple stade du showroom, mais tous promettent un standing haut de gamme et un style de vie dont le modèle semble être Dubaï.
Un développement urbain souhaité haut de gamme, à mille lieues de la réalité de la plupart des Tangérois. « Tanger se veut à l’image de ce que le Maroc aspire à devenir. Elle doit incarner le progrès, alors qu’elle est, elle-même, confrontée à des problèmes à résoudre », regrette Amine Houari, jeune architecte spécialiste des pratiques informelles en milieu périurbain.
Il nous donne rendez-vous au Grand Café de Paris, vestige du Tanger des années 1950, où rien – ni le décor ni l’allure des serveurs – ne semble avoir changé depuis.
« Après l’indépendance, Tanger a été délaissée. Il ne s’y passait plus grand-chose, poursuit-il. C’est en 1962, avec l’instauration de la toute première zone franche créée par le roi Hassan II, et aussi à cause de la sécheresse des années 1970, qu’elle a commencé à attirer des ruraux venus des petits villages du Rif. Ce qui a favorisé une urbanisation accélérée et non planifiée. »
Le résultat fut la création de quartiers entiers, où les maisons, la plupart du temps autoconstruites, s’agrandissent au fil du temps gagnant un étage à chaque fois qu’un enfant se marie. Des quartiers denses et populaires, situés à proximité des zones industrielles, où l’on voit de longs cortèges de minibus transportant les ouvriers sur leur lieu de travail. C’est pour ces communautés qui ont un accès limité à la culture, qu’Amine et d’autres intervenants proposent des ateliers créatifs (cinéma, photo…), des initiatives essentiellement issues du monde associatif, ce qui semble être la norme à Tanger.
Un pôle artistique
Les événements culturels ne manquent pas : mais ils sont pour la plupart – à l’exception du Festival national du film et du Festival d’été de Tanger Métropole – gérés par de petites structures appuyées par des donateurs et sponsors. Tel le Festival de la photographie « Face à la mer », fondé par Yamna Mostefa et Wilfrid Estève, qui a tenu sa 7e édition en novembre 2025, ou encore le parcours artistique « Être[ Ici] » qui, tous les deux ans, ouvre des lieux patrimoniaux habituellement fermés au public, pour y présenter des œuvres d’artistes contemporains locaux et internationaux.
« L’attractivité d’une ville passe aussi par la culture », insiste Anne Chapelain, cofondatrice de l’événement. Pas seulement par le développement économique et touristique. Un jour ou l’autre, il faudra réfléchir à un grand événement culturel international. Ça peut être une biennale, un festival de musique, ou puisqu’on est au bord de la mer, quelque chose de plus sportif, mais qui doit avoir une visibilité mondiale. »
Sur la terrasse du café du Cinéma Rif, un mythique cinéma Art déco construit en 1937, dont la programmation reste pleinement actuelle, l’on débat sans fin sur le manque de vision politique en matière de culture, sur l’importance de faire rayonner la ville.
Depuis sa librairie où est représenté le meilleur de la littérature marocaine, Stéphanie Gaou, qui n’a pas sa langue dans la poche, ne dit pas autre chose : « Nous sommes tous des points cardinaux d’une ville qui n’arrive pas à s’inscrire dans quelque chose qui pourrait lui redonner ses lettres de noblesse. Et ce n’est pas en hissant, sur la corniche, un drapeau géant qui coûte plus d’un million de dirhams qu’on fait exister un territoire ! On ne peut pas se contenter de changer les bâtiments. Le capital humain doit lui aussi être accompagné, et il faut faire confiance à la jeunesse. Quant à moi, je ne suis là que pour éveiller les consciences, grâce à cet outil exceptionnel qu’est le livre. »
« Tanger, fortunes et infortunes d’une ville », tel est justement le titre d’un livre signé Mohamed Métalsi, qu’elle nous met entre les mains. « Vous y trouverez toutes les réponses à vos questions ! »
En effet, il reflète bien cette ville qui ne demande qu’à être aimée et réenchantée. Et pour l’apprivoiser, rien ne vaut de l’arpenter sans relâche, quitte à mettre à rude épreuve ses mollets tant elle est escarpée ! Il faut grimper sur les hauteurs de la casbah pour contempler ce bout de mer séparant deux continents, s’égarer dans les ruelles de la médina pour avoir la chance de tomber sur l’échoppe d’un véritable artisan.
Il faut discuter (le français y est généralisé) avec les marchands du souk qui, jamais, ne sont insistants. Puis redescendre vers le centre-ville, profiter des derniers rayons d’un soleil généreux, se poser sur la terrasse du Grand Café de Paris, et observer, en sirotant un thé trop sucré, cette foule de fortunés ou d’infortunés qui, par choix ou par hasard, s’y sont retrouvés.
