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ATELIER TUFFERY, LE JEAN MADE IN CÉVENNES

Réalisé par Fabrice Lundy

Photos Lionel Guéricolas

2026 est une année importante pour l’Atelier Tuffery qui, il y a dix ans, renaissait pour produire des jeans en Lozère, à l’initiative d’un couple qui va fêter ses 40 ans.

Julien Tuffery :  PDG de l'atelier Tuffery

C’est le pantalon le plus vendu au monde. Et si la Lozère y était pour quelque chose ? À Florac-Trois-Rivières, l’Atelier Tuffery perpétue depuis 1892 une histoire textile intimement liée aux Cévennes. Ici, le jean n’est pas un concept marketing, mais une affaire de racines et une évidence historique. « Parce qu’en gros, évidemment, à l’heure où je vous parle, téléphone à l’oreille, c’est là où était mon arrière-grand-père. » Julien Tuffery revendique une « mode de bon sens », née de la toile de Nîmes, de l’indigo et des besoins des ouvriers. « Je vous mets au défi de trouver le mot RSE sur notre site », sourit-il. Dans les années 1980, l’Atelier Tuffery tourne encore à plein régime. Jusqu’à 500 jeans sortent chaque jour de l’atelier cévenol. Puis la mondialisation frappe de plein fouet : le Maghreb, puis la Chine, cassent les prix. La fabrique vacille, mais ne cède pas. Le père et les oncles de Julien continuent, envers et contre tout, à produire en France. « C’était complètement à l’envers du temps », raconte-t-il aujourd’hui. Des artisans plus que des businessmen, obstinés, presque moqués. « Ils ne voulaient pas coller une étiquette et distribuer dans les grandes enseignes. »

Le mariage de la tradition et du digital

Julien, lui, n’était pas destiné à prendre la suite. Bon élève, école d’ingénieurs, il tait même l’existence de l’atelier familial. Le déclic viendra plus tard, autour de 2012, quand le jean – symbole ultime de la mondialisation – devient soudain un emblème du made in France. En pleine campagne présidentielle, François Bayrou achète discrètement un jean Tuffery à Florac. Quelques mois plus tard, Arnaud Montebourg captera la lumière en marinière, en Une de la presse. Avec Myriam, sa femme, ils comprennent que ces « marginaux cévenols » étaient peut-être en avance. La reprise a lieu en 2015 : vente directe sur place, et par Internet, pour désenclaver la Lozère, montée en gamme, fabrication locale. Zéro trésorerie, des semaines sans compter les heures, un premier prêt de 100 000 euros, mais une foi inébranlable… À Florac, la conviction a recréé de l’emploi, du sens et une fierté collective. Reprendre l’Atelier Tuffery c’était sauver une marque et sa filière. Le couple avance pas à pas, avec méthode et patience. « Le digital, aujourd’hui, c’est presque facile. Ce qui est complexe, c’est le savoir-faire, la confection, la filature, le tissage, les métiers de la main », résume Julien. Le couple fait le choix de matières nobles pour justifier une production française : coton bio européen venu de Grèce ou de Turquie, et tissé dans les Vosges chez Mouline Thillot, chanvre du Lot, laine de Lozère issue de moutons Lacaune, lin du Pas-de-Calais via Safilin. Chaque jean compte 44 pièces, coupées et assemblées à la main à Florac. « On est sur deux échelles de temps : l’instantanéité de la start-up et le temps long de la transmission », explique le jovial PDG. Le digital sert à vendre, à désenclaver la Lozère, mais aussi à préserver le métier : les patrons sont désormais numérisés, sécurisant le savoir-faire en cas d’incendie.

« […] Ce qui est complexe, c’est le savoir-faire, la confection, la filature, le tissage, les métiers de la main. »

Une histoire de jean et aussi de courage

Face au prix, le discours est sans détour. « Un jean à 15 euros, ce n’est juste pas possible. Le fabricant a pris moins de 2 € ! » Dans le monde, des milliards de jeans sont vendus chaque année, faisant du denim un gouffre écologique. « On peut faire beaucoup mieux », insiste-t-il. En France, 60 à 80 millions de jeans sont achetés chaque année, dont près de 10 millions à plus de 120 euros, souvent fabriqués à l’autre bout du monde. « Si cet argent restait ici, ce serait plus de 10 000 emplois dans le jean », calcule Julien. Son pari : produire moins, mieux, et laisser le consommateur choisir en connaissance de cause. Pour accompagner la croissance sans renier ses principes, Atelier Tuffery a doublé la capacité de son site de Florac. « Il n’y a pas de développement commercial sans développement de la production », rappelle-t-il. L’agrandissement va de pair avec la formation : jusqu’à deux ans et demi en interne pour maîtriser l’ensemble des gestes. « Mon accélérateur, c’est le temps long. » La marque ouvre aussi ses boutiques – dans les Cévennes, à Montpellier et Paris, ce printemps, au 39, rue des Blancs-Manteaux – et elle élargit son vestiaire à la maroquinerie, fabriquée en Aveyron à partir de cuir et de laine locale. « Ce n’est pas un produit de plus, c’est un symbole de filière. » Dix ans après la reprise, Julien sourit : « Quand je regarderai Florac du haut dans 200 ans, j’espère me dire : elle est belle, cette boîte. »

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ECO KEYS #10

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