Fabrice Lundy : Vous prenez la tête d’AXA France à un moment où le risque n’est plus l’exception, mais presque la norme. Quel diagnostic portez-vous sur l’état du risque aujourd’hui ?
Mathieu Godart : Pour répondre, je ferai référence à la 12e édition du Future Risks Report d’AXA. Son objectif est simple : interroger des experts du risque ainsi que le grand public afin de hiérarchiser leur perception des menaces auxquelles ils sont confrontés. Ce qui est frappant, c’est la stabilité de certains risques dans le temps – le risque climatique, en tête, l’instabilité géopolitique et le risque cyber, qui a fortement progressé ces dernières années, ou encore le risque pandémique qui avait culminé pendant la période Covid.
Mais ce qui émerge désormais de façon très nette, c’est le risque de fragmentation sociale. C’est un risque moins tangible, mais extrêmement structurant. Au total, ce que nous observons, c’est un monde de polycrise, dans lequel les risques sont de plus en plus imbriqués. Le risque géopolitique, par exemple, ne se couvre pas directement en assurance, mais nous en couvrons les conséquences : cyberattaques, ruptures logistiques, atteintes aux chaînes de valeur. Les entreprises que nous assurons – une sur trois en France – évoluent dans un environnement beaucoup plus instable, plus incertain, où la frontière entre risques économiques, technologiques, climatiques et sociaux devient de plus en plus poreuse.
F. L. : Comment un dirigeant d’AXA doit-il penser le risque quand celui-ci est plus nombreux ?
M. G. : Pour une entreprise d’assurance, le risque est notre matière première. Sans risque, il n’y a pas d’assureur. Toute la question est donc : comment rendre ce risque acceptable ? Comment permettre sa mutualisation pour qu’il reste supportable pour chacun ? Le principe fondateur de l’assurance, c’est précisément le partage du risque sur une communauté suffisamment large.
Mais nous faisons face à une transformation profonde de cette équation. Prenons le risque climatique : il est plus fréquent, plus intense, plus coûteux. Se pose alors la question de sa soutenabilité économique, ce que l’on appelle aujourd’hui l’affordability. Autrement dit : comment garantir que l’assurance reste accessible financièrement pour les ménages, pour les entreprises, pour les territoires ?
C’est ce qui guide nos actions en matière d’assurance inclusive. Notre ambition est très claire : faire en sorte que chaque Français puisse continuer à s’assurer, sans se tenir à distance de la protection, faute de moyens.
Rendre l’assurance accessible à tous
F. L. : Concrètement, que recouvre cette notion d’assurance inclusive ?
M. G. : Elle recouvre d’abord des mesures très opérationnelles. Nous avons par exemple réduit la barrière d’entrée sur certains produits : là où une assurance auto exigeait historiquement trois mois de cotisation à la souscription, nous sommes passés à un mois. Cela change beaucoup de choses pour un budget contraint.
Nous avons également travaillé sur les franchises, avec la possibilité de les étaler dans le temps. Pour les micro-entrepreneurs, dont le nombre ne cesse d’augmenter, nous avons conçu des offres packagées, concentrées sur l’essentiel : garanties dommages, protection juridique, prévoyance, à un tarif maîtrisé.
Cette logique se retrouve aussi chez Direct Assurance, dont environ 40% des clients relèvent de cette approche inclusive, mais également chez nos agents généraux, qui proposent des solutions de proximité sur tout le territoire.
Mais l’assurance inclusive ne se limite pas à l’économie du contrat. Elle consiste aussi à aller au-delà de la couverture du risque.
F. L. : Vous pensez à des engagements sociétaux plus larges ?
M. G. : Exactement. Un exemple très fort est notre action contre les violences conjugales. Depuis des années, nos équipes de protection juridique accompagnaient discrètement, souvent bénévolement, des victimes. Face à ce fléau, nous avons décidé d’intégrer dans nos contrats multirisques habitation un dispositif complet : accompagnement juridique, mais aussi solution de relogement d’urgence, au moment clé où la personne décide de quitter un environnement violent.
Nous avons les compétences d’assistance, nous travaillons avec des associations spécialisées, et nous avons étendu ce dispositif à nos contrats santé/prévoyance collectifs. Aujourd’hui, plus de 5 millions de personnes assurées chez AXA France peuvent bénéficier de cet accompagnement. Cela crée une immense fierté en interne et confirme que nous devons et pouvons assumer notre rôle sociétal.
Le digital et l’IA, outils de prévention
F. L. : La multiplication des risques pèse-t-elle mécaniquement sur les coûts ?
M. G. : Oui, clairement. Les risques augmentent structurellement, et leurs conséquences aussi, d’autant plus qu’elles sont amplifiées par l’inflation : coûts de réparation automobile, coûts du bâtiment, coûts des soins médicaux… Si nous voulons préserver un système soutenable sur le long terme, nous devons agir à la racine : réduire la fréquence et l’intensité des sinistres. Cela passe par la prévention.
La France a historiquement une culture du risque moins développée que dans certains pays anglo-saxons. Un exemple frappant est l’assurance habitation : aux États-Unis, une prime moyenne avoisine 3 000 dollars par an, contre 300 à 350 euros en France. L’incitation à investir dans la prévention n’est donc pas la même.
Et pourtant, notre modèle français est précieux. Le régime des catastrophes naturelles, fondé sur une mutualisation large via la Caisse centrale de réassurance (CCR), permet une couverture étendue de l’ensemble du territoire. C’est un modèle public-privé qui fonctionne et qui suscite l’intérêt à l’étranger.
F. L. : Vous insistez beaucoup sur la prévention. Comment le digital et l’IA transforment-ils concrètement cette approche ?
M. G. : La prévention est probablement le levier le plus structurant pour rendre l’assurance soutenable dans la durée. Le digital et l’IA nous permettent aujourd’hui de passer d’un discours général à un accompagnement extrêmement personnalisé.
Prenons le cas des entreprises, notamment des PME et des ETI disposant de plusieurs implantations. Nous utilisons désormais les projections climatiques issues des travaux du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) pour cartographier les risques à horizon 2030 ou 2050. Cela permet à un dirigeant d’anticiper très concrètement : est-ce que tel site sera exposé à un risque accru d’inondation ? d’incendie ? de stress thermique ?
« Agir à la racine en réduisant la fréquence et l’intensité des sinistres. Cela passe par la prévention. »
Les réponses sont parfois très pragmatiques : rehausser un plancher, déplacer des équipements sensibles, renforcer une installation électrique, ou repenser l’implantation future d’un site industriel. Ce sont des décisions structurantes, qui engagent l’entreprise sur des décennies.
Ce que nous observons, c’est que la prise de conscience est là. En revanche, le passage à l’action reste plus complexe, car il suppose des investissements. Les chefs d’entreprise y sont souvent plus sensibles que les particuliers, car ils raisonnent sur le temps long, sur la transmission de leur outil de production.
F. L. : Pourquoi est-ce plus difficile pour les particuliers ?
M. G. : Parce que la prévention dans le domaine du logement ou du patrimoine implique souvent un coût immédiat pour un bénéfice futur et incertain. Installer un détecteur de fumée est simple. Mais traiter un sol argileux, renforcer une toiture face aux tempêtes ou adapter une maison aux vagues de chaleur, ce sont des décisions lourdes.
Si l’on compare avec la sécurité routière, les grandes avancées sont venues de changements de comportements peu coûteux : ceinture de sécurité, limitation de vitesse, lutte contre l’alcool au volant. Dans le logement, la prévention est plus technique, plus onéreuse, donc plus lente à s’imposer.
Notre rôle, en tant qu’assureur de long terme, est d’accompagner cette transition, de conseiller, d’objectiver les risques, et d’aider nos assurés à arbitrer.
La compétitivité des entreprises sous pression
F. L. : La montée des risques pèse-t-elle sur la compétitivité des entreprises françaises ?
M. G. : Oui, clairement. Prenons le cyber-risque. Les grandes entreprises sont aujourd’hui globalement bien préparées. Elles investissent massivement dans la cybersécurité. Les PME, en revanche, restent plus vulnérables, souvent faute de moyens ou de culture cyber.
Nous avons donc intégré la prévention cyber dès la souscription. Concrètement, lorsque vous êtes une PME et que vous souhaitez vous assurer, nous analysons votre exposition : sites Internet, vulnérabilités techniques, failles potentielles. C’est un peu comme si nous regardions par-dessus la clôture pour vous dire : « Voilà par où quelqu’un pourrait entrer ».
Nous proposons également des formations aux collaborateurs, car la vulnérabilité humaine reste centrale. Phishing, mots de passe, comportements à risque : dans de nombreux cas, la faille se situe entre l’écran et le clavier. Former les équipes, c’est réduire très significativement le risque.
« Les PME, restent plus vulnérables, souvent faute de moyens ou de culture cyber. »
F. L. : Les conséquences peuvent être très lourdes…
M. G. : Absolument. Un sinistre cyber entraîne en moyenne six jours d’interruption totale d’activité, et seize jours pour un retour à la normale. Pour une petite entreprise, cela peut être fatal : plus d’accès à la comptabilité, impossibilité de facturer, de payer les fournisseurs, de livrer les clients.
Ce qui est nouveau, et plutôt positif, c’est que les PME prennent conscience du risque parce qu’il touche désormais des entreprises « qui leur ressemblent ». Ce n’est plus un sujet réservé aux grandes multinationales ou aux entreprises parisiennes. C’est un sujet territorial, très concret.
F. L. : Comment les assureurs peuvent-ils contribuer à la souveraineté économique et industrielle des territoires ?
M. G. : Par leur rôle d’investisseur de long terme. Les assureurs français gèrent environ 2 620 milliards d’euros d’actifs, dont plus de la moitié sont investis en France. Deux tiers de ces montants soutiennent près de 80 000 entreprises sur l’ensemble du territoire.
Chez AXA, cet ancrage territorial fait partie de notre ADN. Nous fléchons l’épargne des Français vers des projets qui ont du sens localement : infrastructures, PME, entreprises industrielles. Nous développons des fonds thématiques, avec « Pépites et Territoires », qui investissent directement dans des entreprises ancrées dans leur région.
Nous constatons une attente très forte des épargnants : comprendre où va leur argent, à quoi il sert, et comment il contribue au développement économique local.
F. L. : Cette logique vaut aussi pour la transition écologique ?
M. G. : Évidemment. Nous avons pris des engagements très clairs : sortie du charbon, exclusion de certaines activités, et à l’inverse, accélération massive des investissements verts. Nous investissons environ 5 milliards d’euros par an dans des projets liés à la transition énergétique et écologique au niveau Groupe, et nous sommes en avance sur nos objectifs.
Notre rôle est double : fournir du carburant à l’économie et protéger contre les chocs. C’est cette articulation qui permet de soutenir l’innovation sans nier les risques.
Le retour du risque géopolitique
F. L. : Le retour de la géopolitique dans les affaires – tensions commerciales, dépendances critiques, conflits – change-t-il la manière de penser le risque ?
M. G. : Chez AXA France, nous sommes relativement peu exposés directement au risque géopolitique en tant que tel. En revanche, nous en assurons très concrètement les conséquences. Le cyber-risque en est l’exemple le plus évident. Les attaques peuvent relever de stratégies très différentes : déstabilisation, espionnage, rançonnage, voire opérations hybrides. Mais pour l’entreprise victime, peu importe l’intention initiale : l’impact est immédiat.
Il y a aussi des conséquences logistiques, économiques, industrielles. Les chaînes d’approvisionnement sont fragilisées, certains investissements sont différés, et la volatilité devient une donnée structurelle. Dans ce contexte, notre rôle d’investisseur de long terme prend tout son sens : diversification des actifs, capacité à encaisser les chocs, vision à long terme dans un environnement devenu plus instable.
F. L. : La société semble de plus en plus aversive au risque. Peut-on encore innover dans un monde obsédé par la précaution ?
M. G. : Si nos entreprises n’innovent pas, si elles ne se transforment pas, le risque de déclassement est réel, pour la France comme pour l’Europe. Le rôle de l’assureur, c’est précisément d’accompagner cette prise de risque raisonnée.
J’aime beaucoup cette formule d’Henri de Castries (ndlr : PDG d’AXA de 2000 à 2016) que je ne m’approprie pas, mais que je fais mienne : « Le rôle d’un assureur, c’est d’être le système immunitaire d’un tissu économique. » Nous sommes là pour permettre aux entreprises d’oser, tout en amortissant les chocs.
Cela passe par l’investissement – apporter du capital – mais aussi par l’adaptation permanente de nos garanties. De nouveaux métiers émergent, de nouveaux risques apparaissent, et nos produits doivent évoluer en permanence pour couvrir des activités qui n’existaient pas hier.
F. L. : Comment cette philosophie se traduit-elle dans votre manière de diriger ?
M. G. : J’ai la chance de diriger une entreprise à l’histoire entrepreneuriale extrêmement forte. Claude Bébéar a marqué AXA, mais aussi bien au-delà. L’année 2025 a été très émouvante : nous avons célébré les 40 ans de la marque AXA, et nous avons perdu notre fondateur.
Cet héritage nous oblige. Claude Bébéar a toujours défendu l’idée qu’une entreprise privée pouvait avoir un impact profondément positif sur la société, sans renoncer à la performance. Les deux ne sont pas contradictoires.
Il a été pionnier sur des sujets comme le CV anonyme, l’engagement citoyen, la responsabilité sociale de l’entreprise. Aujourd’hui, près d’un collaborateur sur deux chez AXA France est engagé dans une action de bénévolat, via AXA Atout Cœur, au service de l’emploi, de la jeunesse, de la cohésion sociale ou de la réinsertion.
Redonner du sens au métier d’assureur
F. L. : : Cet engagement dépasse donc largement l’assurance stricto sensu ?
M. G. : Oui, clairement. Nous avons structuré l’ensemble de nos actions de mécénat au sein du Fonds AXA pour le progrès humain, qui soutient des projets dans la science, la protection de la planète, la solidarité, l’inclusion et éducation, et enfin l’art, la culture et le patrimoine.
Nous sommes fiers d’être mécènes fondateurs du Louvre pour la création du département consacré aux arts byzantins et aux chrétientés d’Orient. Nous intervenons aussi dans la rénovation du patrimoine, le soutien aux territoires, la diffusion de la culture scientifique dans un monde saturé de désinformation.
Tout cela participe à la singularité d’AXA. Quand on travaille ici, on a le sentiment de servir une mission utile, protectrice, et profondément connectée aux évolutions de la société.
F. L. : Les jeunes générations semblent parfois en quête de sens. Le métier d’assureur a-t-il encore une place dans cet imaginaire ?
M. G. : Je trouve que le métier de l’assurance est insuffisamment valorisé. On parle beaucoup d’automobile, de finance, de tech, mais rarement d’assurance. Pourtant, notre mission est profondément noble : protéger les biens, les personnes, les familles, accompagner les entreprises face à l’incertitude.
Dans un monde traversé par des crises climatiques, sanitaires, sociales, géopolitiques, réfléchir à des solutions de protection de long terme est une mission essentielle. C’est un métier d’avenir.
« Aujourd’hui, près d’un collaborateur sur deux est engagé dans une action de bénévolat. »
F. L. : Avez-vous des difficultés à recruter ?
M. G. : Pas du tout. Nous recrutons environ 6 000 personnes par an. Les talents sont là. Souvent, on ne devient pas assureur par vocation initiale, mais on le devient par rencontre, par curiosité… et on y reste.
Je pense que notre responsabilité est de mieux faire connaître ce métier, de montrer qu’il est au cœur des grandes mutations contemporaines, et qu’il offre des carrières riches, transverses, utiles.
Dans un monde où le risque est devenu la norme, assurer, prévenir, accompagner, investir, protéger : c’est plus que jamais une mission d’intérêt général.
