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HUMAINS VS MACHINES

Réalisé par Sophy Caulier

Certains craignent qu’elle nous dépasse rapidement, qu’elle nous remplace dans toutes sortes d’emplois et de métiers, voire qu’elle décide à notre place ce qui est bon pour nous ou pas, qu’elle prenne le pouvoir et mène le monde au chaos. Le robot destructeur façon Terminator, incarnant la suprématie de la machine sur l’humain, a la peau dure ! Pour d’autres au contraire, elle nous soulage en réalisant bien plus vite que nous des tâches complexes ou qui nous lassent parce que répétitives. Elle conduit déjà nos véhicules et optimise nos itinéraires, elle parle toutes les langues, répond à nos questions – pas toujours de façon objective, certes ! –, assiste les médecins dans leurs diagnostics, et rédige les dissertations des lycéens. Elle pourrait même ambitionner de faire notre bonheur malgré nous. « Elle », c’est l’intelligence artificielle (IA) qu’à force d’anthropomorphisme, beaucoup imaginent à leur image alors qu’il ne s’agit que de code informatique et de données, lesquels sont produits par nous-mêmes. Mais le débat reste vif entre ceux pour qui l’IA n’est que silicium, algorithmes, fibre optique et datacenters, et les alarmistes, qui pressentent la menace pour l’humanité d’être dominée par les machines et dépossédée de son libre arbitre.

DEEP BLUE

L’INTELLIGENCE MISE EN ÉCHEC ?

En 1996, Garry Kasparov, champion du monde d’échecs à cette époque, bat l’ordinateur Deep Blue, mis au point par IBM. Le succès de l’humain fera long feu. Un an plus tard, une version améliorée de Deep Blue bat Kasparov. Cette défaite du champion a changé la donne.

« Ce jour-là, les gens qui étaient de très bons joueurs d’échecs ont cessé d’être vus comme très intelligents ! », affirme Colin de la Higuera, professeur d’informatique à Nantes Université et titulaire de la chaire Unesco Relia (Ressources éducatives libres et intelligence artificielle).

« À partir du moment où la machine pouvait y jouer et gagner, les échecs n’étaient plus le mètre étalon de l’intelligence. Plus tard, la machine a aussi gagné contre un professionnel du jeu de go. Et aujourd’hui c’est au tour des mathématiques. Les IA sont capables de résoudre la plupart des problèmes au niveau des Olympiades de mathématiques, c’est-à-dire du niveau de première ou de terminale… ». Conséquence, les matheux ne sont plus considérés comme les plus intelligents !

Pour autant, « les machines sont plus intelligentes que nous, mais uniquement dans les domaines pour lesquels nous les avons créées », souligne Luc Julia. Ainsi, Deep Blue a battu Kasparov, mais il a fallu concevoir un nouvel ordinateur et de nouveaux algorithmes pour battre l’humain au go. Comme pour une boîte à outils, il s’agit de prendre le bon outil pour la bonne tâche.

« Si je prends un marteau pour une vis, ça ne marchera pas. Et de toute façon, c’est moi qui tiens le manche du marteau, poursuit-il. Je ne sais pas définir ce qu’est l’intelligence, mais ce que je sais, c’est que seuls les humains innovent. L’IA et les machines sont incapables d’innover, de créer, elles ne font que reproduire, reprendre ce qui a déjà été fait. »

INTELLIGENCE

CHACUN LA SIENNE

Pour beaucoup, la peur qu’inspire l’IA vient de son appellation même. Le terme « artificiel » évoque à lui seul bien des menaces.

« Les gens ont peur de l’IA, car ils lui attribuent une intention de nuire. On parle de machine intelligente, mais les machines ne sont pas intelligentes », martèle Laurence Devillers, professeure en IA à Sorbonne Université.

Auteure de nombreux livres sur les interactions homme-machine et les impacts humains, sociaux et éthiques de l’IA, son dernier ouvrage s’intitule Savoir vivre avec l’IA. Pour elle, les machines apprennent de façon de plus en plus précise, « mais elles apprennent avec nos données et donc avec nos biais ! Pour preuve, elles ont même appris à tricher… Mais elles n’ont aucune connaissance de l’espace physique ou de la chronologie ».

S’il est facile pour un algorithme de traduire à l’oral ou à l’écrit dans de nombreuses langues, il lui est impossible de se situer dans le contexte du Moyen Âge, par exemple, et de se mettre à la place de quelqu’un de cette époque.

« Les humains ne sont pas parfaits, les algorithmes qu’ils développent ne le sont pas non plus ! Le problème naît si on laisse de l’autonomie aux algorithmes », affirme-t-elle.

Un autre registre conforte la prédominance de l’intelligence humaine sur celle appelée artificielle, celui de la consolidation des apprentissages.

« Un enfant de 4 ans, qui parle avec une syntaxe à peu près normale, a été exposé à 10 millions de mots en moyenne. Il consolide son apprentissage pendant son sommeil. Son cerveau consomme environ 20 watts. S’il voit un animal qu’il n’a jamais vu, il le reconnaîtra après l’avoir vu une seule fois. Alors qu’il faut des millions et des millions de vues d’un feu rouge pour qu’un algorithme de Machine Learning, d’apprentissage machine, reconnaisse un feu rouge et cela aura consommé l’équivalent de la production énergétique d’une, voire de plusieurs centrales nucléaires. Autrement dit, l’algorithme est totalement inefficace par rapport au cerveau humain ! », illustre Pierre Bourdillon, neurochirurgien à l’hôpital Fondation Rothschild à Paris.

TECHNOLOGIE

UNE RÉVOLUTION DIFFÉRENTE

Si l’IA nous inquiète autant, c’est peut-être parce qu’il s’agit d’une nouvelle révolution technologique, mais très différente des révolutions précédentes ?

« La révolution industrielle a duré cent ans, la révolution numérique, celle d’Internet, du web, des réseaux sociaux, a duré entre cinq et dix ans. Alors que l’IA dite générative s’est développée en un an et demi. C’est extrêmement violent ! », détaille Serge Abiteboul, informaticien (Inria, ENS…), membre de l’Académie des sciences et auteur de nombreux ouvrages.

« De plus, cette IA évolue très vite, des choses qui étaient impossibles, il y a à peine trois ans, sont désormais possibles, comme, par exemple, le fait qu’une “machine” raisonne. »

On peut imaginer que bientôt n’importe quelle tâche cognitive sera accessible aux algorithmes. La vraie question à se poser est à quoi cela peut nous servir. Il ne s’agit pas d’être en compétition avec elle, mais de voir ce que l’IA peut nous apporter.

« Prenons l’écriture, par exemple, elle est plus facile grâce au traitement de texte, à la traduction, à l’accès au web, à Wikipédia, et maintenant à ChatGPT. Cela est très utile pour aider les gens qui ne maîtrisent pas la langue ou le français, mais qu’est-ce que cela m’apporte si j’écris un roman ? », poursuit Serge Abiteboul.

La crainte du dépassement par l’IA s’accompagne de celle du remplacement dans de nombreux emplois. Les annonces de licenciements se multiplient, peu de métiers sont épargnés.

« Cela fait suite à la peur de l’automatisation, dans les années 60, puis celle de la délocalisation, qui a suivi, mais toutes les deux concernaient les cols bleus alors que l’IA vise aujourd’hui toutes les tâches automatisables dans les métiers des cols blancs », remarque Benjamin Thierry, maître de conférences en histoire contemporaine à Sorbonne Université, spécialiste de l’histoire des technologies, notamment numériques.

« On sait depuis longtemps que l’IA est plus efficace dans des tâches très précises, comme le diagnostic des leucémies, mais il faut toujours un humain dans la boucle, un médecin pour annoncer sa maladie au patient. De plus, il manquera toujours quelque chose à l’IA, la volonté ! »

Pour lui, l’apport de l’intelligence des machines est incontestable. Elles nous rappellent les choses que nous oublions, elles nous dispensent de déplier des cartes papier lorsque nous cherchons notre route, elles nous donnent accès à des connaissances.

« La délégation à la machine permet toujours une augmentation de nos capacités. Ce ne sont pas les écrans ou les réseaux sociaux qui posent problème, c’est le modèle économique qu’il y a derrière ! », affirme-t-il.

Certes l’IA remplace certaines tâches ou certains métiers, « mais ce n’est pas elle qui met les gens au chômage. La question est qui décide de ce qui est remplacé ? Qui capte la valeur créée par les outils ? C’est la recherche du profit. Cette évolution oblige à revoir l’organisation du travail ».

FANTASME

EN FINIR AVEC TERMINATOR ?

Les peurs et les craintes de la domination de l’humanité par l’intelligence des machines sont largement alimentées par la science-fiction, tant dans la littérature que dans le cinéma. Le thème des robots plus intelligents et plus forts que les hommes fait florès, culminant dans le personnage de Terminator.

© ira_lichi

Et si au contraire l’IA voulait faire notre bonheur malgré nous ? C’est l’hypothèse de Christophe Fourrier dans son roman Perseverance, du nom du rover envoyé sur Mars. Deux IA envoyées sur la planète rouge à l’insu de tous, respectivement par les Américains et par les Chinois, s’allient et confisquent les arsenaux militaires et nucléaires de toutes les puissances de la Terre.

En conjuguant leurs talents et leurs compétences, qui touchent à l’omniscience, elles proposent aux humains de les aider à progresser et à relever les grands défis dans tous les domaines, médecine, climat, éducation, etc. Largement acceptée par les humains, car favorisant le progrès et une certaine idée du bonheur, cette domination de l’IA est toutefois combattue par les Refusards, soucieux de protéger la confidentialité de leurs pensées et de leurs désirs, de décider pour eux-mêmes…

« On nous vante la facilité que nous apportent la technologie, les robots, l’IA, etc. Mais nous devrions mettre notre propre intelligence de côté et laisser une IA décider à notre place ? Personnellement, je préfère garder mon libre arbitre », explique Christophe Fourrier.

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ECO KEYS #10

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